Tests salivaires, retrait de permis hors conduite, AFD : une fuite en avant prohibitionniste contraire aux faits scientifiques
Sous couvert de sécurité routière, le pouvoir poursuit une dangereuse dérive : utiliser la question du cannabis pour banaliser des dispositifs toujours plus répressifs, souvent déconnectés du risque réel.
Soyons clairs : conduire sous influence, qu’il s’agisse de cannabis, d’alcool ou de toute substance altérant les capacités, pose un problème de sécurité.
Mais ce principe ne justifie pas n’importe quelle politique.
Or c’est précisément ce qui se passe aujourd’hui en France.
Les tests salivaires routiers ne mesurent pas une incapacité à conduire. Ils détectent des traces biologiques, parfois plusieurs heures, voire plusieurs jours après consommation chez certains usagers réguliers. La présence de THC n’est pas, en soi, une mesure fiable d’une altération actuelle des facultés — ce que rappelle aussi le Centers for Disease Control and Prevention : relier une concentration de THC à un niveau individuel d’incapacité reste scientifiquement difficile.
C’est tout le problème.
On sanctionne parfois des personnes potentiellement sobres.
Et l’on voudrait maintenant aller plus loin.
Avec les propositions portées par Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et maintenant Laurent Nuñez visant notamment à retirer le permis même hors situation de conduite et à renforcer l’amende forfaitaire délictuelle, on ne parle plus de sécurité routière.
On parle d’une extension du contrôle social.
Les faits scientifiques ne justifient pas cette hystérie politique
Les données disponibles montrent une réalité plus nuancée — et très éloignée des discours alarmistes.
Une étude récente publiée dans JAMA Network Open sur plus de 8 300 conducteurs impliqués dans des collisions au Canada montre que si le THC est fréquemment détecté, la plupart des conducteurs positifs présentent de faibles niveaux, compatibles avec une consommation ancienne. Seuls environ 3 % présentaient des niveaux élevés (≥ 5 ng/mL). Les auteurs concluent que l’alcool demeure une menace plus importante pour la sécurité routière que le cannabis.
Ce constat n’est pas nouveau.
L’étude française SAM (Stupéfiants et Accidents Mortels), coordonnée par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, montrait déjà :
- un sur-risque de 1,8 pour le cannabis ;
- un sur-risque de 8,5 pour l’alcool ;
- un risque explosif (14) en cas d’association alcool + cannabis.
Autrement dit : le risque existe, mais il n’est ni du même ordre que l’alcool, ni un argument pour criminaliser la simple présence de traces.
De plus, des travaux sur simulateur montrent que, là où l’alcool favorise souvent des comportements agressifs ou téméraires, le cannabis peut s’accompagner de comportements compensatoires (réduction de vitesse, augmentation des distances de sécurité), même si certaines fonctions psychomotrices peuvent être altérées à dose aiguë.
Ces nuances sont systématiquement effacées du débat public français.
La vraie incohérence : traquer le cannabis, relativiser l’alcool
Les chiffres de la sécurité routière montrent pourtant que les principaux facteurs accidentogènes restent :
- la vitesse excessive ;
- l’alcool ;
- les distractions, notamment le téléphone.
Et pourtant, c’est l’usager de cannabis qui devient cible prioritaire.
Pourquoi ?
Parce qu’il est plus facile de dépister des traces que d’évaluer une altération réelle.
Parce que la prohibition a besoin de suspects.
Parce que cette politique sert davantage une logique punitive qu’une logique de prévention.
Retirer le permis sans conduire : un basculement liberticide
Retirer le permis à une personne contrôlée positive sans qu’elle conduise revient à punir une consommation privée avec une sanction liée à la circulation.
C’est juridiquement aberrant.
Et politiquement dangereux.
On ne sanctionne plus un danger démontré.
On retire des droits sur présomption.
C’est une rupture majeure.
Une discrimination envers les usagers thérapeutiques
Cette logique frappe aussi des patients.
Des usagers recourant au cannabis à des fins thérapeutiques peuvent conserver des traces résiduelles sans altération.
Ils peuvent pourtant être sanctionnés.
Perdre leur permis.
Leur mobilité.
Parfois leur emploi.
Alors même que certaines recherches récentes interrogent précisément la pertinence de seuils biologiques chez les usagers réguliers ou médicaux, des études suggérant que des niveaux résiduels peuvent persister sans dégradation mesurable des performances de conduite.
C’est une discrimination manifeste.
L’AFD : punir vite, contester difficilement
L’augmentation de l’amende forfaitaire délictuelle poursuit la même logique :
- sanction automatisée ;
- peu de contradictoire ;
- contestation dissuadée ;
- production de masse punitive.
Cela ne réduit ni l’usage, ni les trafics.
Cela produit surtout de l’arbitraire.
Le CIRC dénonce
Le CIRC demande :
- la fin de la logique de tolérance zéro fondée sur de simples traces ;
- l’abandon des retraits de permis hors conduite ;
- la remise en cause des tests salivaires comme outil unique de sanction ;
- la protection des usagers thérapeutiques ;
- des politiques fondées sur l’altération réelle, non sur l’idéologie ;
- un débat public aligné sur les faits scientifiques.
Parce que répéter inlassablement de faux arguments ne les rend pas vrais.
Parce que l’alcool demeure, de loin, le principal danger routier.
Parce que punir des conducteurs sobres pour des traces biologiques n’est pas de la sécurité.
C’est de la prohibition.
L’exemple allemand : sortir du “zéro trace”, reconnaître la réalité
Pendant que la France persiste dans une logique de tolérance zéro où la simple détection de THC peut entraîner des sanctions, Germany a récemment choisi une autre voie.
En 2024, l’Allemagne a fixé un seuil légal de 3,5 ng/ml de THC dans le sang pour la conduite, cherchant à distinguer la présence résiduelle de cannabis d’une altération potentiellement pertinente pour la sécurité routière. Ce choix vise précisément à éviter qu’un conducteur soit sanctionné pour de simples traces sans lien démontré avec un danger immédiat.
Cette approche n’affirme pas que conduire sous influence serait sans risque.
Elle reconnaît simplement une évidence : détecter une molécule n’est pas mesurer une incapacité.
C’est une différence majeure.
Là où la France traite souvent tout dépistage positif comme une faute en soi, l’Allemagne cherche — imparfaitement mais rationnellement — à introduire un principe de proportionnalité.
Pourquoi c’est intéressant ?
Parce que ce modèle repose sur une distinction essentielle :
- présence d’une substance ≠ altération effective ;
- usage passé ≠ conduite dangereuse ;
- trace biologique ≠ culpabilité automatique.
Autrement dit : on tente de sanctionner un risque, pas une simple consommation.
Un modèle plus cohérent… y compris avec l’alcool
C’est aussi une approche plus cohérente avec le traitement réservé à l’alcool.
Pour l’alcool, on n’arrête pas quelqu’un parce qu’il a bu la veille.
On sanctionne un seuil lié à une imprégnation.
Pourquoi refuser ce raisonnement pour le cannabis ?
Ce que cela pose pour la France
L’exemple allemand ouvre une question simple :
Pourquoi la France refuse-t-elle d’ouvrir un débat sur des seuils scientifiquement fondés ?
Pourquoi maintenir une politique où :
- des usagers sobres peuvent perdre leur permis ;
- des patients peuvent être pénalisés ;
- des traces résiduelles valent quasi présomption de danger ?
La réponse tient moins à la science… qu’à la persistance d’une culture prohibitionniste.
Attention : un seuil n’est pas une solution miracle
Le CIRC peut aussi le dire clairement : fixer un seuil ne règle pas tout.
Le THC n’agit pas comme l’alcool, et la corrélation entre concentration sanguine et altération n’est pas simple.
Mais entre une approche perfectible fondée sur la proportionnalité… et une politique de “zéro trace” assimilant consommation et délinquance, le choix est vite vu.
Le modèle allemand montre qu’une autre voie est possible : sortir de la punition automatique pour aller vers une politique plus rationnelle, plus juste, et plus compatible avec l’État de droit.
Lire aussi : Cannabis : la peur doit changer de camp







