Ce lundi après-midi, à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez défend son nouveau projet de loi « Riposte », censé intensifier encore la guerre menée par l’État français contre le Narcotrafic *. Une guerre vieille de 56 ans. Une guerre perdue. Une guerre criminogène. Une guerre qui tue.
Et pourtant, malgré l’évidence, malgré l’accumulation des morts, malgré les milliards engloutis, malgré l’échec reconnu jusque dans les rapports institutionnels internationaux, le pouvoir français continue à promettre la « reprise en main ». Comme si un demi-siècle d’échec n’avait servi à rien. Comme si l’on pouvait résoudre un incendie en y versant davantage d’essence.
Au même moment — hasard du calendrier ou stratégie de communication savamment orchestrée, chacun jugera — le garde des Sceaux se rend en Algérie pour évoquer notamment la coopération contre la fameuse « DZ Mafia ». Là encore, le choix des mots n’est pas anodin. On construit des figures de menace, des ennemis identitaires, des fantasmes sécuritaires. On ethnicise les phénomènes sociaux. On désigne des boucs émissaires. Et surtout, on évite soigneusement de parler du véritable responsable : la prohibition elle-même.
* Le CIRC refuse le terme « narcotrafic »
Le Collectif d’Information et de Recherche Cannabique refuse d’utiliser le terme « narcotrafic ». Pas par coquetterie lexicale. Par honnêteté politique.
Ce mot est devenu un outil de propagande sécuritaire. Il ne sert plus à décrire une réalité, mais à fabriquer une émotion collective. Il évoque immédiatement les cartels, les armes lourdes, les exécutions, les mafias militarisées, les États faillis. Bref : il « mexicanise » volontairement le débat public français.
Ce vocabulaire n’est pas neutre. Il a été popularisé par une droite autoritaire et une extrême droite obsédées par la sécurité, l’immigration et la répression. Son objectif est limpide : créer un climat de peur permettant de justifier des lois d’exception, l’érosion des libertés publiques et l’extension permanente des pouvoirs policiers et judiciaires.
Car parler de « narcotrafic » plutôt que de marché noir des stupéfiants permet surtout d’éviter LA question fondamentale :
Pourquoi ce marché noir existe-t-il ?
La réponse est pourtant simple : parce que l’État l’a créé.
Le trafic n’est pas né du cannabis. Il est né de son interdiction.
Comme l’alcoolisme mafieux aux États-Unis durant la prohibition de l’alcool dans les années 1920 n’était pas causé par le whisky mais par son interdiction, les réseaux clandestins actuels prospèrent grâce à la prohibition. Chaque gramme vendu dans une cave, chaque point de deal, chaque règlement de comptes, chaque corruption, chaque économie parallèle : tout cela est le produit direct d’une politique publique.
56 ans d’échec absolu
Depuis la loi de 1970, la France mène officiellement une « guerre à la drogue ». Cinquante-six années de répression. Des dizaines de milliards d’euros dépensés. Des centaines de milliers d’interpellations. Des prisons saturées. Une police mobilisée massivement. Une justice engorgée.
Et pour quel résultat ?
La France reste l’un des pays européens où la consommation de cannabis est la plus élevée.
L’offre n’a jamais disparu.
Les produits circulent partout.
Les réseaux se reconstituent en permanence.
Les mineurs continuent d’avoir accès aux stupéfiants avec une facilité déconcertante.
Et la violence liée au marché noir ne cesse d’augmenter.
Le pouvoir prétend lutter contre les conséquences… tout en refusant obstinément de supprimer la cause.
Les morts de la prohibition
En 2024, les autorités ont officiellement reconnu une centaine de victimes liées aux règlements de comptes autour du trafic. Une centaine. Et derrière ces chiffres, ce sont souvent des adolescents ou de très jeunes adultes.
La semaine dernière encore, à Nantes, un jeune de 15 ans a perdu la vie dans un contexte lié au marché clandestin.
Ces morts ne sont pas des « dommages collatéraux » du cannabis.
Ce sont les morts de la prohibition.
Car dans un marché légal, régulé, encadré, fiscalisé, les conflits se règlent devant des tribunaux commerciaux, pas avec des kalachnikovs.
Personne ne se tire dessus pour contrôler la vente du vin ou du tabac à la sortie d’un collège.
Ce que produit la prohibition, c’est précisément le remplacement du droit par la violence.
Une fuite en avant autoritaire
Et quelle est la réponse du gouvernement ?
Toujours plus de répression.
Toujours plus de surveillance.
Toujours plus d’amendes.
Toujours plus de police.
Le projet de loi « Riposte » prévoit notamment un durcissement supplémentaire contre les usagers, avec une augmentation de l’amende forfaitaire délictuelle pouvant atteindre 500 euros.
Autrement dit : après avoir échoué à empêcher la consommation pendant plus d’un demi-siècle, l’État décide simplement de punir encore davantage les consommateurs.
C’est l’aveu même de l’échec.
Et surtout, c’est une absurdité sociale.
Car cette politique touche avant tout les classes populaires, les jeunes, les précaires. Ceux qui ont les moyens consommeront toujours tranquillement, souvent dans des cadres protégés. Les autres subiront les contrôles, les humiliations, les casiers judiciaires, les retraits de permis, les discriminations professionnelles.
La prohibition est une machine à fabriquer de l’injustice sociale.
« Sans consommateurs, il n’y aurait pas de trafic » : une absurdité politique
Même Emmanuel Macron s’est récemment permis d’affirmer que « sans consommateurs, le trafic n’existerait pas ».
Cette phrase est d’une hypocrisie vertigineuse.
Sans consommateurs, il n’y aurait effectivement pas de marché. Merci pour cette découverte révolutionnaire. Sans automobilistes, il n’y aurait pas d’excès de vitesse. Sans buveurs, il n’y aurait pas d’alcoolisme. Sans internautes, il n’y aurait pas de piratage informatique.
Mais la vraie question est ailleurs :
Pourquoi un produit massivement consommé est-il laissé aux mains du crime organisé plutôt qu’encadré légalement ?
Ce n’est pas le consommateur qui choisit le marché noir.
C’est la loi.
Le consommateur français n’a aujourd’hui aucun accès légal à un cannabis contrôlé, tracé, taxé et sécurisé. L’État lui interdit toute alternative légale puis l’accuse ensuite d’alimenter le trafic clandestin qu’il a lui-même créé. Le raisonnement est d’un cynisme remarquable.
Et pendant ce temps, les États qui ont légalisé ou régulé observent :
- une baisse du marché noir,
- une meilleure prévention,
- un meilleur contrôle des produits,
- une diminution de certaines violences,
- des recettes fiscales importantes,
- et une politique de santé publique enfin cohérente.
La prohibition détruit davantage qu’elle ne protège
Les dégâts de cette politique sont immenses :
- explosion des économies criminelles,
- corruption,
- violences armées,
- surpopulation carcérale,
- stigmatisation des usagers,
- discriminations sociales,
- contrôles policiers massifs,
- saturation judiciaire,
- mise en danger sanitaire des consommateurs,
- produits frelatés,
- absence de prévention crédible,
- rupture de confiance envers les institutions,
- et instrumentalisation politique permanente de la peur.
La prohibition ne protège pas la société.
Elle l’abîme.
Le CIRC appelle à un changement radical
Le Collectif d’Information et de Recherche Cannabique refuse cette fuite en avant autoritaire.
Nous refusons que la jeunesse populaire serve de chair à canon à une guerre idéologique.
Nous refusons que les consommateurs soient désignés comme responsables des morts provoquées par la prohibition.
Nous refusons cette manipulation sémantique permanente autour du mot « narcotrafic ».
Nous refusons cette politique qui criminalise les usagers tout en enrichissant les réseaux clandestins.
Il est temps de sortir enfin de cette logique absurde.
Le cannabis doit être légalisé.
Sa production doit être encadrée localement.
L’autoproduction doit être reconnue comme un droit fondamental.
Des Cannabis Social Clubs et des Cannabistrots doivent pouvoir exister légalement.
La prévention doit remplacer la répression.
La santé publique doit remplacer la guerre idéologique.
Parce qu’après 56 ans d’échec, continuer exactement la même politique tout en espérant un résultat différent n’est plus une erreur.
C’est un entêtement dangereux.
« Les drogues sont dangereuses parce qu’elles sont interdites, et non interdites parce qu’elles sont dangereuses. »
Cette réflexion de feu Georges Apap, ancien procureur de la République à Valence et parrain du CIRC, reste d’une actualité brûlante. Mais politiquement, nous sommes encore très loin de cette prise de conscience.
Voir aujourd’hui (le 15mai 2026 sur Europe 1) Chloé Ridel et le Parti socialiste parler “d’ouvrir le débat” sur la légalisation du cannabis a quelque chose de profondément ironique. Cela fait des décennies que ce débat existe. Des décennies que chercheurs, médecins, magistrats, associations, économistes et militants dénoncent l’échec de la prohibition.
Et pourtant, lorsque le PS était au pouvoir, rien. Pas de légalisation. Pas même une réforme sérieuse. Seulement la continuité de la guerre aux drogues et de la répression des usagers.
Reconnaître timidement l’échec pour le cannabis tout en continuant de défendre la prohibition des autres substances montre surtout que beaucoup de responsables politiques n’ont toujours pas compris le cœur du problème : ce sont les politiques prohibitionnistes elles-mêmes qui nourrissent les marchés criminels qu’elles prétendent combattre.
Alors oui, entendre enfin certains responsables politiques admettre une partie de cette réalité est toujours mieux que le déni total. Mais après plus de cinquante ans d’échec, la question n’est plus d’“ouvrir le débat”.
La question est simple : combien de temps encore faudra-t-il pour agir ?
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