RIPOST : quand l’État surtaxe les consommateurs pour masquer 55 ans d’échec prohibitionniste.
Le Sénat vient d’adopter un nouveau tour de vis répressif contre les consommateurs de stupéfiants dans le cadre du projet de loi « RIPOST ». L’amende forfaitaire délictuelle (AFD) pour usage de stupéfiants passe ainsi de 200 à 500 euros, avec une majoration pouvant atteindre 1 000 euros. Une nouvelle étape dans la fuite en avant prohibitionniste menée par le gouvernement, qui préfère culpabiliser les usagers plutôt que remettre en cause une politique dont l’échec est pourtant évident, massif et documenté.
Depuis des décennies, les gouvernements successifs promettent une « guerre contre la drogue ». Le résultat est connu : explosion du marché noir, enrichissement des réseaux criminels, violences croissantes, corruption, produits de plus en plus dangereux et saturation des tribunaux comme des prisons. Pourtant, au lieu d’ouvrir enfin les yeux sur l’inutilité criminogène de la prohibition, l’exécutif choisit encore de frapper les consommateurs.
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez assume une politique de « culpabilisation » des usagers. Selon lui, sans consommateurs, il n’y aurait pas de trafic de stupéfiants. Cette rhétorique simpliste permet surtout d’éviter la vraie question : qui fabrique les conditions économiques du trafic de stupéfiants ? Certainement pas les consommateurs, mais bien la prohibition elle-même.
Criminaliser les usagers pour mieux dissimuler l’échec de l’État
L’argument consistant à rendre les consommateurs responsables des violences liées au trafic de stupéfiants relève d’une manipulation politique devenue classique. On désigne un bouc émissaire pour éviter de reconnaître l’échec structurel d’une politique publique.
Car enfin, depuis l’instauration de l’AFD en 2020, qu’a-t-on observé ?
- Aucune baisse significative de la consommation.
- Une hausse continue des usages de cocaïne.
- Un marché noir toujours plus puissant.
- Des règlements de comptes toujours plus violents.
- Une police et une justice mobilisées sur des millions d’usagers plutôt que sur les véritables réseaux financiers criminels.
Même des sénateurs écologistes ont rappelé durant les débats qu’aucune diminution de la consommation n’avait été constatée depuis la mise en place de cette amende. La France reste l’un des pays européens où le cannabis est le plus consommé malgré l’une des législations les plus répressives d’Europe.
Autrement dit : la répression ne fonctionne pas. Et ce constat n’a rien de nouveau.
Cela fait plus d’un demi-siècle que les prohibitionnistes promettent des résultats qu’ils sont incapables d’obtenir.
Une logique absurde et dangereuse
Le gouvernement prétend lutter contre le trafic de stupéfiants tout en maintenant précisément le système économique qui le nourrit : un marché clandestin sans contrôle, sans normes, sans régulation et extrêmement rentable.
Chaque augmentation de la répression entretient :
- les profits du crime organisé ;
- les violences liées au contrôle des territoires ;
- les produits frelatés et dangereux ;
- les risques sanitaires ;
- les discriminations sociales et policières ;
- l’engorgement judiciaire.
Et maintenant, on ajoute à cela une amende à 500 euros et des suspensions de permis automatiques, au mépris total des réalités sociales et sanitaires.
Car derrière cette politique dite « d’autorité », ce sont avant tout les usagers les plus précaires qui seront frappés. Ceux qui ont les moyens continueront à consommer discrètement. Les autres paieront le prix fort : précarité aggravée, casiers judiciaires, retrait du permis, difficultés professionnelles et stigmatisation.
Le tout sans aucun impact sérieux sur les trafics.
La prohibition crée le trafic de stupéfiants qu’elle prétend combattre
Le CIRC le répète depuis des décennies : ce n’est pas la consommation qui crée le trafic de stupéfiants, c’est la prohibition.
Lorsque l’État interdit un produit massivement consommé, il abandonne immédiatement sa production et sa distribution aux organisations criminelles. C’est une mécanique économique élémentaire.
Les prohibitionnistes prétendent combattre les mafias tout en protégeant le modèle économique qui les enrichit.
Et lorsque certains responsables politiques osent dire que les consommateurs ont « du sang sur les mains », ils franchissent une ligne profondément dangereuse. Cette rhétorique vise à déresponsabiliser l’État de ses propres choix politiques.
La prohibition a le goût du sang. Pas la liberté individuelle.
Lire notre article : Cannabis : la peur doit changer de camp
Le tabou français autour de la légalisation
Durant les débats, plusieurs sénateurs ont timidement évoqué la nécessité d’un débat sur la légalisation du cannabis, citant notamment l’exemple du Portugal ou les politiques menées dans d’autres pays.
Mais dès que ce sujet apparaît, les mêmes arguments caricaturaux ressortent immédiatement :
- « La légalisation ne marche pas » ;
- « Le marché noir continuera » ;
- « Les trafiquants vendront moins cher ».
Pourtant, partout où des formes de régulation ont été mises en place, des résultats concrets apparaissent :
- recul partiel du marché noir ;
- contrôle sanitaire des produits ;
- baisse des poursuites contre les usagers ;
- nouvelles recettes fiscales ;
- politiques de prévention plus crédibles ;
- réduction des risques mieux financée.
Aucun modèle n’est parfait. Mais tous sont plus cohérents et plus efficaces que la guerre totale menée en France depuis plus de 55 ans.
Et surtout : aucun pays ayant légalisé ou dépénalisé n’est revenu à une prohibition totale.
La prévention ne peut exister sous la menace permanente
Le gouvernement prétend simultanément faire de la prévention tout en criminalisant davantage les consommateurs. Cette contradiction est totale.
Une véritable politique de santé publique suppose :
- l’information honnête ;
- la réduction des risques ;
- l’accompagnement ;
- l’éducation ;
- la prévention précoce ;
- la sortie de la stigmatisation.
Or la peur, les amendes et la répression produisent exactement l’inverse : elles éloignent les usagers des dispositifs de santé et empêchent tout discours crédible.
On ne construit pas une politique sanitaire avec des matraques et des sanctions financières.
Le « choc d’autorité » : vieille recette, nouvel emballage
Le projet de loi RIPOST est présenté comme un « choc d’autorité » contre diverses formes de délinquance : trafic de stupéfiants, rodéos urbains, free parties, protoxyde d’azote…
Mais derrière cette accumulation de mesures spectaculaires se cache surtout une stratégie politique de communication sécuritaire.
On durcit les peines.
On multiplie les sanctions.
On désigne des responsables faciles.
Et pendant ce temps, rien ne change sur le fond.
Le marché noir continue de prospérer.
Les réseaux criminels s’adaptent.
La consommation demeure stable ou augmente.
Et les citoyens paient l’addition, financièrement comme humainement.
Le CIRC appelle à sortir enfin de cette impasse
Le Collectif d’Information et de Recherche Cannabique refuse cette logique punitive et inefficace.
Nous refusons :
- la culpabilisation des consommateurs ;
- la criminalisation des usages ;
- l’exploitation politique des drames liés au trafic de stupéfiants ;
- la fuite en avant sécuritaire ;
- la confusion volontaire entre usage et criminalité organisée.
Nous réaffirmons la nécessité :
- d’une légalisation du cannabis fondée sur les libertés individuelles, la santé publique et la sécurité ;
- du droit à l’autoproduction ;
- de Cannabis Social Clubs ;
- de Cannabistrots
- d’une prévention honnête et scientifique ;
- d’une réduction des risques ambitieuse ;
- de la fin de la guerre aux drogues.
Car continuer la prohibition, ce n’est pas lutter contre le trafic de stupéfiants.
C’est continuer à lui offrir son carburant.
Lire notre article : Prohibition du cannabis : les vrais complices du chaos
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Sur les questions de cannabis, de prohibition et de politiques publiques, Le Monde Moderne fait partie des rares médias qui acceptent encore de confronter les discours officiels à la réalité des faits : cinquante-six ans de guerre aux drogues, des milliards engloutis, une répression toujours plus brutale… et pourtant un marché noir plus puissant que jamais.
Dans sa revue du lundi 18 mai, Alexis Poulin revient notamment sur le projet de loi #RIPOST porté par le gouvernement, dont plusieurs mesures ont commencé à être votées au Sénat le soir même. Une séquence qui illustre parfaitement l’impasse française : répondre à l’échec historique de la prohibition… par encore plus de prohibition.
Pendant que les responsables politiques prétendent « reprendre la main », les mafias, elles, remercient chaque jour un peu plus ces politiques absurdes qui continuent de leur garantir un monopole extrêmement rentable.
Lire aussi :
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