MÉDIAPART – Légalisation du cannabis (1/6). Le Colorado, fier d'être un laboratoire

le 14/08/2014

11 août 2014 | Par Iris Deroeux - Mediapart.fr

 

Dans le 3D Cannabis Center, à Denver.
Dans le 3D Cannabis Center, à Denver. © Iris Deroeux

États-Unis, correspondance. Comme l’indique le grand panneau d’affichage vert délavé, sur le parking, le 3D Cannabis Center est un « dispensaire discret ». Une grande bâtisse sans charme, installée entre des garages et des hangars, en bordure d’une route nationale, l’une des nombreuses voies rapides encerclant ou traversant Denver, capitale du Colorado. À l’intérieur, c’est une véritable ruche. Quarante employés s’affairent dans quelque 1 000 m2 dédiés au cannabis, de la culture à la vente. Une fois montré patte blanche – une carte d’identité –, les adultes de plus de 21 ans peuvent rejoindre la file d’attente afin d’acheter, en toute légalité, de la marijuana. Il y en a pour tous les goûts. Une cinquantaine de marijuanas aux “saveurs” différentes, plus ou moins puissantes selon leur dosage en THC (substance pharmacologique qui produit les effets du chanvre), sont vendues sous forme de joint pré-roulé, au gramme, dans des bonbons, des gâteaux, des sodas et même des savons ou des pommades « antirhumatismes ».

 

Pas question de consommer sur place, en revanche. Denver n’est pas Amsterdam, il n’y a pas de coffee shops autorisant la marijuana dans le Colorado, du moins pas encore. Car le premier État américain à avoir légalisé le cannabis connaît des bouleversements quasi quotidiens. Depuis l’entrée en vigueur des lois légalisant l’usage récréatif de la marijuana, en janvier 2014, l’industrie grossit à vitesse grand V, les règles changent et s’adaptent continuellement et derrière les portes discrètes de ces « dispensaires », on sent une certaine surexcitation.

 

Toni Fox, à la tête du 3D Cannabis Center.
Toni Fox, à la tête du 3D Cannabis Center. © Iris Deroeux

Toni Fox, à la tête du 3D Cannabis Center, veut nous montrer le centre sous son meilleur jour : propre, sérieux, parfaitement réglementaire. Et extrêmement rentable. La fondatrice des lieux, dont le commerce précédent était de vendre des fontaines, nous promène à travers un dédale de couloirs et de pièces, « une ancienne salle des fêtes », tout en livrant son premier bilan. « Avec mon mari, on a commencé par vendre de la marijuana médicale, en 2010. Mais la concurrence est rude, il y a plus de 500 dispensaires à Denver. On s’est donc entièrement convertis à la marijuana à usage récréatif en janvier dernier. Et on a fait plus de profit en trois mois qu’en trois ans. Désormais, on génère près de 10 000 dollars par jour, avec une moyenne de 150 clients quotidiens, dont 60 % sont des touristes », raconte-t-elle, sourire aux lèvres, tout en gardant l’œil sur les opérations en cours. Un homme rentre, lui demande quand ils pourront prendre le temps de discuter : « C’est mon imprimeur, il veut s’y mettre lui aussi, nous glisse-t-elle. Tout le monde veut s’y mettre. »


On repart de là légèrement assommée par toutes ces informations et l’odeur lourde de cannabis qui emplit les lieux, mais de plus en plus intriguée par ce qui est en train de se dérouler ici. Le Colorado s’est lancé dans une expérience inédite en légalisant la culture, la vente et la consommation de cannabis. Il se retrouve à servir de laboratoire, et l’assume. Tout le monde ici, des autorités jusqu’aux nouveaux venus dans cette industrie bourgeonnante, prend le temps de témoigner et d’expliquer les règles, les défis, les zones d’ombre… Avec une certaine fierté : celle d’être le premier État américain à l’avoir fait.

 

Cela remonte à novembre 2012, lors d’élections générales américaines au cours desquelles la population de quelques États était aussi appelée à se prononcer sur différents référendums d’initiative populaire (pouvant être organisés après qu’une pétition a recueilli un nombre suffisant de signatures). Dans le Colorado, l’État de Washington et l’Oregon, la légalisation de l’usage récréatif du cannabis était à l’ordre du jour. Les deux premiers ont voté en sa faveur, à 56 % des suffrages dans l’État de Washington, à 55,3 % dans le Colorado. Ils ont adopté des lois légèrement différentes, et le Colorado fut beaucoup plus rapide à les mettre en place : le cannabis y est disponible à la vente depuis janvier 2014, tandis que les premiers magasins – moins de dix – viennent juste d’obtenir leur licence d’exploitation dans l’État de Washington.

 

Le Colorado a opté pour un amendement à sa constitution : l’amendement 64, donnant naissance à des lois autorisant et encadrant la consommation, la vente et la culture du cannabis aux adultes de plus de 21 ans. Parmi les règles de base : les résidents de l'État peuvent posséder jusqu’à une once de marijuana (une mesure commune aux États-Unis, équivalent à 28,3 grammes) et les touristes jusqu'à un quart de once qu'ils peuvent acheter dans des points de vente opérant sous licence. Les résidents peuvent aussi cultiver à domicile jusqu’à six plants, ce qui reste illégal dans l’État de Washington.


Brian Vicente, dans son bureau.
Brian Vicente, dans son bureau. © I.D

Ne jamais parler du plaisir

« Le cœur de notre message a consisté à dire que le cannabis pouvait être taxé et régulé comme l’alcool », nous explique Brian Vicente, l’un des principaux auteurs de l’amendement, à la tête de Vicente Sederberg, un cabinet d’avocats et de consultants spécialisés dans le cannabis. Il précise que cet amendement légalise aussi le chanvre industriel dans le Colorado, notamment utilisé dans la papeterie, mais dont la culture est toujours interdite par les autorités fédérales.

 

Le Colorado se retrouve ainsi dans une situation exceptionnelle : il a certes légalisé le cannabis, mais celui-ci reste considéré par les lois fédérales américaines comme une drogue dangereuse, illicite, dont la consommation et la vente sont punies. La relative tranquillité des acteurs locaux impliqués dans cette nouvelle industrie tient seulement à la position adoptée par l’administration Obama sur le sujet : en août 2013, celle-ci prévenait par communiqué les gouverneurs du Colorado et de l’État de Washington qu’elle renonçait « à son droit de contester les lois portant sur la légalisation » du cannabis. Tant que les lois locales sont respectées, elle laisse faire.


En pleine expérimentation, le Colorado a donc fixé un cadre contraignant pour cette nouvelle industrie, cadre qui continue d’être précisé et modifié par le Parlement local. La marijuana à usage récréatif est d'abord taxée : elle est sujette à trois impôts différents, totalisant 13 % d’impôt sur les ventes et 15 % de droit d’accise (un impôt indirect portant sur les quantités produites et non sur la valeur du produit). La taxation était l’un des principaux arguments des associations pro-légalisation battant le pavé avant le référendum : un cannabis taxé peut rapporter gros à l’État. La promesse fut ainsi faite de réinvestir les 40 premiers millions de dollars ainsi levés dans la reconstruction des écoles.

 

Il s’agit ensuite de l’emplacement des points de vente, nécessairement éloignés des écoles, ou encore du type de publicité autorisé sur le sujet. Le cannabis ne peut être fumé dans l’espace public, ni même en voiture.


« Il a fallu trouver des compromis lors de la rédaction de la loi. Tous les résidents de l’État peuvent posséder jusqu’à 28,3 grammes de cannabis. En revanche, chaque ville et comté est libre d’autoriser ou non la vente de cannabis, et de définir les lieux où celui-ci peut être consommé, par exemple dans des bars, poursuit Brian Vicente, notant que c’est désormais un nouvel objet de débats dans l’État. Le cannabis a beau être légal, il y a finalement peu d’endroits où il peut être fumé, à part chez soi. »


Pour parvenir à ce niveau de réforme, il a déjà fallu que plusieurs associations locales et nationales pro-légalisation unissent leurs forces et investissent de l’argent dans la campagne, notamment en payant de coûteux spots publicitaires. Cette campagne a associé des locaux, comme Brian Vicente, à des associations nationales, comme le Marijuana Policy Project (le plus gros soutien financier à cette campagne pour l’amendement 64), la Drug Policy Alliance, le réseau National organization for the reform of the marijuana laws (NORML), l’ACLU, grande association américaine de défense des droits civiques, ou encore une grande association étudiante du Colorado. Il leur a fallu quasiment deux ans pour recueillir les signatures nécessaires à l’organisation du référendum, et pour que le « oui » l’emporte. « Entre 2011 et 2012, on a dépensé quelque 2,5 millions de dollars pour y parvenir », note Brian Vicente. Leurs arguments ? Certainement pas le plaisir que peut procurer la marijuana.

 


© Iris Deroeux

« On a mené un travail éducatif de longue haleine afin de dédiaboliser la marijuana, en expliquant par exemple qu’elle faisait moins de ravages que l’alcool », explique Mason Tvert de l'antenne locale du Marijuana Policy Project, à Denver. Une association qui avait déjà soutenu un premier référendum sur la légalisation dans l’État, en 2006, sans succès. « On a adouci un peu ce message ensuite, en disant surtout qu’on pouvait réguler le cannabis comme l’alcool », poursuit Art Way de la Drug Policy Alliance. « C’est une approche pragmatique : on ne réussit pas à se débarrasser des drogues alors il faut tenter autre chose. »


Ils ont encore souligné l’échec de l’approche américaine répressive, dominée par une justice criminelle sévère, même lorsqu’il s’agit de la possession de quelques grammes de marijuana, et « dont font surtout les frais les pauvres et les gens de couleur », insiste Art Way. La communauté afro-américaine est en effet celle qui souffre le plus du recours aux peines planchers dans les affaires de stupéfiants ; des peines d'autant plus lourdes que s'y ajoute la “loi des trois coups”, selon laquelle un délinquant commettant une troisième infraction, même mineure, se voit condamné à une peine allant de vingt-cinq ans de prison à la perpétuité.


Ces associations ont enfin eu recours à l’argument libertarien, soulignant l’importance des libertés individuelles, un argument séduisant pour l’électorat conservateur, enclin à repousser toute forme d’interventionnisme des autorités fédérales. Si la population s’est montrée réceptive, c’est aussi parce que le cannabis était déjà très présent dans l’État. Certains insistent sur l’héritage des années 1960, notamment dans des villes comme Boulder ou Paonia, foyers de la contre-culture nichés au pied des Rocheuses où des fermes ont cultivé discrètement la plante étoilée pendant des années. « Il y a un cocktail intéressant ici, entre les traces laissées par les hippies et la mentalité héritée des pionniers du “Far West”, notamment cet attachement fort aux libertés individuelles », glisse l’avocat Brian Vicente.


Sujet permanent de conversation


Plus décisive encore, il y eut, en 2000, via référendum, la légalisation du cannabis thérapeutique. La loi autorisa alors des patients souffrant de maladies diverses, allant des « douleurs chroniques » jusqu’aux cancers et au VIH, à posséder jusqu’à 56 grammes de cannabis thérapeutique et à cultiver chez eux jusqu’à six plants. Les patients sont d’abord tenus d’obtenir un avis médical et une ordonnance, dite « carte rouge », valable pour un an. Ils peuvent ensuite se fournir auprès de dispensaires et de « fournisseurs de soins », appellation désignant toute personne cultivant à domicile et ayant l’autorisation de fournir du cannabis thérapeutique à cinq autres personnes. Ces lois, assez floues, difficiles à faire respecter à la lettre, ont progressivement donné naissance à un grand marché de production et de distribution de cannabis thérapeutique dans l’État, dépassant largement le cadre « médical ».

 

En 2009, quand l’administration Obama a annoncé qu’elle ne comptait pas s’en prendre aux fournisseurs de marijuana médicale s’ils respectaient les lois locales, le nombre de dispensaires a littéralement explosé dans l’État. « Sauf qu’on manquait de règles pour les encadrer », nous explique Ron Kammerzell, directeur de la division de la marijuana du Colorado, une branche du département des revenus (déjà chargée de la supervision des débits d’alcool et des casinos). « L’État a donc légiféré a posteriori, en 2010, en créant notre division. Notre mission consiste désormais à accorder les licences aux dispensaires, après avoir vérifié les antécédents des fondateurs ou encore la provenance de leurs fonds », poursuit-il, indiquant que ses 55 agents y travaillent, en collaboration avec les forces de l’ordre, la police locale et la Drug Enforcement Administration (DEA).


Ces détails administratifs sont importants car c’est sur ce système qu’est venu se greffer le commerce du cannabis à usage récréatif. Logiquement, depuis la légalisation, la même division se retrouve en effet à superviser les nouveaux exploitants. Les législateurs leur ont simplifié la tâche : dans un premier temps, seuls des dispensaires déjà licenciés pour distribuer du cannabis thérapeutique ont pu obtenir l’autorisation de produire et de vendre de la marijuana à usage récréatif. Et de l’avis de Ron Kammerzell, la greffe a pris. « On avait déjà vérifié leurs antécédents, on les connaissait déjà. On était prêts », résume-t-il, notant que la division a distribué plus de 200 licences de vente de marijuana à usage récréatif depuis janvier dans le Colorado.


Sept mois après l’entrée en vigueur des nouvelles lois, l’État semble en effet intégrer le cannabis à usage récréatif sans accroc. Avec de fortes disparités cependant, puisque la loi permet à chaque ville ou chaque comté d’autoriser ou non l’ouverture de points de vente.


Art Way, de la Drug Policy Alliance.
Art Way, de la Drug Policy Alliance. © I.D

« Denver et Boulder (au nord de la capitale de l’État – ndlr) mènent la danse », résume Art Way, de la Drug Policy Alliance. Autrement dit, c’est ici qu’ouvrent la plupart des magasins, servant de laboratoires pour les autres localités, observant avant de se décider. À Colorado Springs, enclave conservatrice au sud de Denver, les autorités interdisent pour le moment la vente du cannabis à usage récréatif. Dans le comté de Pueblo au contraire, c’est une première : les bars vont bientôt pouvoir, s’ils le veulent, laisser leurs clients fumer de la marijuana en extérieur, dans des patios, ou à l’intérieur, sous forme d'huile inhalée par cigarette électronique.

 

À travers l’État, le cannabis est devenu l’un des sujets de conversation favoris. Une femme entre deux âges avoue qu’il est peut-être temps « d’essayer un cookie », un chauffeur de taxi reconnaît être fraîchement arrivé dans le Colorado « pour la marijuana », et tous ceux que l’on croise se demandent combien cette nouvelle industrie va véritablement rapporter à l’État.

 

Les autorités en sont conscientes et communiquent de plus en plus sur le sujet. La division de la marijuana publie désormais des données mensuelles. Pour le mois de mai, les taxes prélevées sur la vente de cannabis thérapeutique et récréatif s’élèvent à 4,7 millions de dollars pour le seul Colorado. Entre janvier et mai, 23,6 millions de dollars (17,6 millions d'euros) de taxes ont ainsi été collectés. Il est toujours prévu que les 40 premiers millions de dollars levés grâce au cannabis récréatif soient alloués à un fonds d’aide à la reconstruction des écoles.


Ensuite, le débat se poursuit au parlement local sur le meilleur moyen d’utiliser les sommes déposées chaque mois sur le Marijuana Tax Fund. Une part est dédiée à la production de « matériel » de prévention et d’éducation. Le Parlement vient encore d’allouer 10 millions de dollars à la recherche sur la marijuana médicale (lire un prochain article de cette série).

 

Un employé du 3D Cannabis Center.
Un employé du 3D Cannabis Center. © I.D

Pendant ce temps, un autre débat se poursuit, sur le prix du cannabis à usage récréatif cette fois-ci. Est-il trop cher ? Il est manifestement plus onéreux que le cannabis thérapeutique, seulement taxé à 2,9 %. Dans les points de vente du Colorado, un quart de once de marijuana (7 grammes) vaut entre 100 et 160 dollars. Il est donc presque deux fois plus cher que sur le marché noir selon les calculs de Priceofweed.com, qui se base sur les prix et données fournis anonymement par des internautes consommant du cannabis.

 

Comment inciter les Coloradiens à se tourner vers le cannabis légal ? Il y a encore beaucoup d’incertitudes sur le sujet. « Il est évident que certains vont continuer à se fournir auprès de leur dealer, du moins dans un premier temps. D’autant que c’est un marché noir avec des produits de bonne qualité, de l’herbe qui pousse dans la région. Mais je pense que les gens sont prêts à payer pour être dans la légalité. Et du point de vue des dealers, ce n’est pas non plus un business très rentable, c’est surtout une forme de revenus d’appoint. À un moment donné, il est préférable d’essayer de rejoindre l’industrie légale », analyse Art Way, de la Drug Policy Alliance.

 

De son côté, la division de la marijuana est très fière de présenter son système de traçabilité et d’inventaire de la marijuana. Chaque plante cultivée légalement doit être équipée d’une petite étiquette comportant un code-barres. « Celui-ci permet de suivre la plante de la graine à la vente », explique Ron Kammerzell. Et ainsi de vérifier que toutes les plantes cultivées par cette industrie ont bel et bien été vendues légalement, au comptoir, et non au marché noir, dans le Colorado ou d’autres États.


Barack et Hillary


Si le marché noir a encore de beaux jours devant lui, le cannabis « légal » semble faire fureur, à en juger par le nombre de gens qui se pressent dans les points de vente. À The Farm, dispensaire et magasin de cannabis récréatif situé à Boulder, il faut compter une demi-heure d’attente avant d’avoir l’attention d’un « budtender » (nom des barmen vendant le cannabis) et de se voir conseiller telle ou telle marijuana, plus ou moins puissante. Au menu, figurent du cannabis dit indica ou sativa (deux espèces dont la principale différence est que le second a tendance à être plus fortement dosée en THC), ainsi que des « hybrides », croisant les deux.


Les budtenders proposent surtout des variétés mises au point par le dispensaire lui-même, comme la Alpha blue, « aux effets apaisants, recommandée pour calmer des douleurs, bonne comme médecine de jour » ; la Blue dream, « fruitée, sucrée, bonne pour avoir le sourire ou provoquer des rêves », ou encore la Sunset Haze, censée ne pas être trop puissante, « mêlant bien l’effet gentiment euphorique à l’effet relaxant », nous explique encore le jeune homme derrière le comptoir.


Dans la file, des jeunes et des moins jeunes, des adultes en famille, des clients au look de motards tatoués autant que des hommes portant d’élégantes chemises, des locaux et beaucoup de touristes. Tous repartent avec une pochette hermétique contenant leur marijuana, dont la fermeture complexe est censée résister à l’assaut d’un enfant en bas âge.

 

Un étal dans un dispensaire de Denver.
Un étal dans un dispensaire de Denver. © I.D

Les sceptiques et opposants à la légalisation, eux, ne voient pas d’un bon œil ce succès commercial. Ils se concentrent sur les chiffres indiquant des retombées négatives : le développement d’un « tourisme de la drogue », par exemple. Mi-juillet, une étude a en effet indiqué que les revenus générés par les ventes de la marijuana récréative venaient en grande majorité de non-résidents.


Ils insistent encore sur le nombre de consommateurs de marijuana impliqués dans des accidents de la route, plus nombreux dans le Colorado qu’ailleurs, selon une étude récente (qui ne précise pas si les conducteurs étaient sous l’effet du psychotrope au moment de l’accident). Mais comme le soulignait le Denver Post, le quotidien local, aucune étude ne peut encore permettre de conclure que le cannabis a pour effet une violence et une agressivité particulières, au volant ou ailleurs, dans l’État.


Finalement, après sept mois de légalisation, le principal problème qui se pose concerne les mets infusés au cannabis, dits « edibles », tels que les gâteaux, les sucreries, ou les sodas. Il y eut notamment l’éditorial de Maureen Dowd, journaliste du New York Times, racontant en juin son « bad trip » de plusieurs heures, coincée à l’hôtel, après avoir mangé une barre chocolatée infusée au cannabis. Un article très repris sur les réseaux sociaux, sur un ton moqueur ou inquiet, notamment ce genre d’extraits : « J’ai à peine réussi à me traîner du bureau au lit, où je me suis effondrée dans un état hallucinatoire pendant les huit heures suivantes. »


« On ne s’attendait pas à ce que les gens en abusent, comme des débutants, mais on aurait dû s’y préparer », glisse Art Way de la Drug Policy Alliance. « Il y a un problème d’éducation sur ces produits. Et puis, il y a des choses qui n’ont pas de sens, qu’il faut rectifier, comme de vendre un cookie contenant dix doses de cannabis, c’est beaucoup trop… Les associations et les autorités travaillent donc à l’instauration de règles de bon sens pour encadrer l’industrie », explique Brian Vicente. Ces règles concernent par exemple le packaging, en imposant des emballages sécurisés ou en interdisant de reproduire les formes et couleurs des bonbons. Ou encore de précisions techniques, comme l’obligation de prédécouper une plaquette de chocolat en morceaux, en indiquant la quantité de cannabis contenue dans chaque morceau. 

 

L’« industrie », comme elle est ici désignée, est donc en plein changement. Elle se professionnalise lentement, notamment grâce à son « syndicat », le Marijuana Industry Group. Celui-ci se focalise particulièrement sur la problématique bancaire. Étant donné que le cannabis est toujours considéré comme une drogue illicite au niveau fédéral, les grandes banques se montrent en effet réticentes à ouvrir des comptes bancaires pour des entreprises ayant affaire avec cette substance.

 

Mais ça n’empêche pas ladite industrie de grossir, voire d’exploser. D'une part, il y a ceux qui produisent et vendent le produit : leur nombre va augmenter à partir d’octobre prochain, quand des licences pourront être accordées à quiconque aura un dossier assez solide, et plus seulement à ceux qui possèdent déjà un dispensaire de cannabis thérapeutique. Au total, la division de la marijuana pourra attribuer jusqu’à 500 licences (plus de 200 l’ont déjà été).


D’autre part, il y a tous ceux qui investissent dans des commerces ayant un lien avec la légalisation : des agences de tourisme proposant des tours des magasins en bus ou en limousine, des applications pour smartphone, comme Weedmaps, pour trouver le point de vente le plus proche, des leçons de culture du cannabis, comme celles que propose la THC University, jusqu’à des événements dits culturels autour du cannabis.


Jane West, à la tête de "Edible events".
Jane West, à la tête de "Edible events". © I.D

Il y eut par exemple, fin mai, le Classically Cannabis, un concert de musique classique pendant lequel le public pouvait consommer sa propre marijuana. Un événement polémique et médiatisé, relançant le débat sur les lieux et circonstances dans lesquels le cannabis pouvait être consommé dans l’État. Jane West a participé à son organisation. Travaillant dans l’événementiel, elle venait d’être licenciée après avoir été vue, joint à la main, dans un reportage télévisé sur le Colorado. « Je ne regrette pas, il faut bien qu’on soit honnête, qu’on aille au bout de la démarche », nous explique-t-elle. Elle a donc lancé Edible Events, une société d’événementiel spécialisée dans le cannabis.


Nous la rencontrons lors du dernier événement privé organisé par ses soins, intitulé « cannabis, yoga et méditation », rassemblant une quinzaine de femmes venues suivre un « cours » sur les effets de la marijuana, la tester, avant de se lancer sur un tapis de yoga. Le « cours » est donné par Max Montrose, gros fumeur – depuis ses 14 ans, dit-il, tant pour le plaisir que pour ses maux de dos –, qui a travaillé dans trois dispensaires et revendique désormais une approche de « sommelier » en matière de cannabis. Il dit s’être spécialisé dans l’éducation au cannabis, car « s’il y a bien un sujet qui est complètement mis de côté ces temps-ci, c’est celui-ci ». « Les gens débarquent dans cette industrie et ils n’ont aucune idée de ce qu’ils font ! »


L'événement intitulé “cannabis et méditation”, à Denver.
L'événement intitulé “cannabis et méditation”, à Denver. © I.D

Le problème n’a pas totalement échappé aux autorités. Elles réfléchissent actuellement à une série de certificats, validés par leurs soins, qui pourraient être délivrés à tous ceux qui rejoignent l’industrie du cannabis. Ils devraient être mis en place d’ici six mois. « Nous progressons, la clé consiste à être flexible, à adapter continuellement les lois », glisse Ron Kammerzell, à la tête de la division de la marijuana de l’État.

 

Le Colorado est aujourd’hui un laboratoire, observé de près par d’autres États, et bien sûr par Washington. En janvier 2014, Barack Obama confiait au New Yorker qu’il ne pensait pas que « fumer du cannabis soit plus dangereux que de boire de l’alcool ». Sans en dire plus sur les réformes fédérales que pourrait éventuellement initier son administration en la matière. Quant à Hillary Clinton, déjà pressentie pour être candidate démocrate à l’élection présidentielle de 2016, elle a dit en juin, sur la chaîne CNN, qu’elle était en train d’observer ce qui se passait dans le Colorado et l’État de Washington avant de se prononcer sur la légalisation du cannabis.





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