Histoire du chanvre indien - SUITE

le 09/09/2006

 

IV. L’ORGIAPHANIE


C’est la révélation du secret mystique des orgia qui est la clé de l’initiation dionysiaque, orgia sans lesquels aucun culte au dieu n’est envisageable. Chez les Grecs de l’Antiquité, il y a les cultes publics de la cité, collectifs et ouverts à tous les citoyens, et, en opposition, un mysticisme très particulier lié aux cultes à « mystères », cérémonies secrètes d’initiation individuelle. Les plus prestigieux de ces mystères étaient ceux d’Eleusis, dédiés à la déesse des moissons Démèter et à sa fille Perséphone, et ceux des Grands Dieux Cabires, à Thèbes et surtout à Samothrace. Enfin, plus dispersés et « incontrôlables », les mystères bachiques qui nous intéressent ici. Le point culminant — et commun – de ces mystères est la célébration des orgia, ou la consommation des gâteaux sacrés, comme l’imiteront plus tard les chrétiens avec l’eucharistie.

Bien sûr, les profanes, les non-initiés ne doivent absolument rien savoir de ces orgia, et c’est la mort pour celui qui lève un tant soit peu le voile sur ces secrets.  J’avais montré que les gâteaux étaient appelés gâteaux par Théocrite, dans la XVIe Buccolique, tant que les bacchantes étaient entre elles, et se nommaient brutalement orgia quand Penthée fut découvert, quand ils sont soustraits au regard et à la compréhension des non-initiés, cachés aussi bien physiquement que derrirère ce mot orgia.

Néanmoins, certains auteurs se sont servis d’images, de métaphores ou d’ambiguïtés pour en parler. Ainsi Euripide à la cour de Pella en Macédoine, en tant qu’ambassadeur culturel d’Athènes, présentant ses Bacchantes à un public d’initiés, pièce spécialement écrite pour lui, où il fait dialoguer Penthée, le roi de Thèbes (capitale de la Béotie, et les Macédoniens haïssaient les Béotiens, qui leur rendaient bien), qui veut chasser les bacchantes de la cité, et Dionysos lui-même, qui se moque de lui, et le mènera à sa perte, ainsi que sa famille – qui est pourtant aussi la sienne.

Après avoir posé quelques questions sur les orgia, Penthée s’énerve que Dionysos, qu’il prend pour un jeune prêtre du dieu venu semer le désordre et la subversion dans sa cité, lui oppose à chaque fois le secret sur leur nature :

« [479] Penthée. Subtile échappatoire encore, pour ne rien dire.
Dionysos. L’ignorant trouvera sot un tel langage. (...)

Note.  Euripide nous annonce ici un double sens pour les réponses de Dionysos, que Penthée le profane ne comprend pas, prend pour « sottes », alors que les initiés du public comprendront ; ce n’est pas le seul endroit du reste où ce dramaturge laisse entendre un double sens à son texte.

Dionysos. Tous les barbares célèbrent par des chants et des danses les orgia. »

Pour Euripide et les Grecs de cette époque, les barbares, les non-Grecs, sont surtout les Perses (le Mèdes) ou les Scythes, deux peuples connus pour leur consommation de cannabis, et un peu les Phéniciens du Liban, qui ne l’ignoraient pas non plus – ce qui semble à demi-mots opposer les Grecs à « tous » les barbares, lesquels les célèbrent sans piété, de manière profane, alors qu’il faut être « initié" » quand on est grec pour y avoir accès, maintenant toujours l’opposition Grecs - tous-les-barbares, comme cela définit une autre opposition, Grec profane-Grec initié. La précision du mode de célébration, le verbe anacoreuei, « conduire ou former un choeur" », contient le sens de « chœur » indistinctement de danse ou de chant, ce qui nous renvoie à la gaieté des banquets perses évoquée par Pline l’Ancien (voir début de la série), et est davantage profane, artistique que religieux. Il n’y a qu’Euripide dans cette pièce qui se sert de ce verbe, assez rare, pour un contexte para-religieux et non purement artistique. Le sens religieux donné par le Bailly ou le traducteur dans cette citation n’est donc que pure hypothèse d’interprétation (entraînés par le sens de « mystères/rituel » donné un peu vite à orgia), mais qui masque l’opposition à plusieurs dimensions sacré-profane, parallèle à l’opposition Grec-barbare.

Mais bien sûr, Penthée a posé une question directe : comment ce jeune homme efféminé (qui est en réalité Dionysos) a-t-il reçu ces orgia ? Et la réponse du dieu est une véritable énigme :
« [470] Dionysos. (Lui) Regardant(,) (moi) regardant et il donna/montra les orgia. »
Orvn orvnta kai didvsin orgia
[orôn orônta kaï didosin’ orgia]

Orvn orvnta : regardant regardant. Participe présent au nominatif et participe présent à l’accusatif du verbe voir, il s’agit d’une exception grammaticale qu’on ne trouve que dans des formules toutes faites (« gader la garde » pour dire « monter la garde »), ce qui retire le sens de complément d’objet à l’accusatif de la phrase – dans ce cas, notion d’un sens général à un sens particulier. Mais, bien sûr, Penthée comme les commentateurs littéraires, ou les traducteurs, ont compris un échange de regards, voyant dans l’accusatif un complément d’objet direct classique, le traducteur des Universités de France, par exemple, ayant rendu, après d’autres : « Il me regardait et je le le regardais... » Traduction que je rejette totalement.

C’est bien l’initiation, la révélation des orgia, qui est résumée ici par cette phrase mystérieuse, que j’ai déjà un peu éclairée par mes rajouts entre parenthèses (en fait moins nombreux que ceux du traducteur officiel) ; initiation que je nomme « orgiaphanie » – le verbe didomi signifie à la fois donner et montrer. Orgiaphanie dont voici ci-dessous une première représentation.

 

Souvent ces scènes ont été prises pour le mariage d’Ariane et de Bacchos. Je ne le crois pas, car ce n’est pas le « jeune » Bacchos séduisant qu’on trouve dans ces scènes, celui du printemps, mais le Dionysos mûr, barbu, celui de l’automne, qui initie, pour moi, une nouvelle ménade (ou bacchante). On remarquera que la ménade ne regarde pas le dieu qui lui tend le kanthare, mais précisément le contenu de celui-ci, ce qui rejoint ma traduction de « Lui regardant et moi (la ménade) regardant.." », du sens général (Dinosysos regarde la scène : sens général) au sens particulier, resreint (la ménade regarde le contenu du cratère) : Orvn orvnta... Elle semble se préparer à se saisir du récipient, mais rien ne dit que c’est pour le porter à ses lèvres, rejoignant en une scène le double sens du verbe didomi : montrer (donner à voir) et donner. Il s’agit donc bien ici de la scène évoquée dans le dialogue d’Euripide dans les Bacchantes:... kai didvsin orgia.

La suite sera donc de commenter cette série iconographique de l’orgiaphanie, assez riche, à la lumière du texte d’Euripide, et voir si on peut deviner ce que contient effectivement ce cratère mystique.

 

La mise en série des représentations de l’orgiaphanie laisse apparaître une série de variations, avec des substitutions de personnages, où Silène remplace Dionysos dans l’acte de montrer le contenu, où encore c’est un satyre qui se fait initier en regardant et non une ménade, prafois même c’est une ménade qui en initie une autre. La fresque de Pompéi (image ci-contre à gauche) illustre ces substitutions, mais l’acte rituel reste le même. On remarquera aussi que Silène observe les alentours, comme inquiet qu’un profane surgisse. La mise en série des orgiaphanies montre en effet que l’initiateur peut aussi bien regarder la ménade ou le satyre (image du message précédent) qu’il peut regarder ailleurs, même dans le sens opposé (ci-contre à droite). Le premier « regardant » de la formule a donc bien le sens de « regardant au sens large, en général" », dans toutes les directions, et le second regardant à l’accusatif celui de regardant au sens restreint, particulier, le contenu du récipient présenté. 

On remarquera aussi que la cruche, sur la fresque de Pompéi, est légèrement penchée, et que Silène en semble pas être inquiet de renverser son contenu. La mise en série de ces iconographies laisse apparaître une autre série de ces variations: 
– le kanthare peut être vertical (image du message précédent ou ci-dessus à droite), ou à peine penché. Dans ce cas, les notices descriptives des musées affirment que le dieu ou le satyre « tend à boire » à la ménade ou au satyre en face de lui;
– le kanthare peut être très penché, voire horizontal (comme ci-dessous), et alors ces mêmes notices parlent de libations.

 

 

Dans tous ces cas de figure, la constante est que la ménade ou le satyre regarde le contenu du kanthare, et toutes répondentt exactement à la formule d’Euripide : « Regardant regardant, et il donne-montre les orgia. » Donc on peut réfuter ces interprétations officielles, qui, n’imaginant pas autre chose que du vin dans cette coupe, voient deux actes rituels différents qui se rejettent l’un l’autre et qui ne dépendent que de l’inclinaison du cratère. Or la mise en série laisse voit toutes les inclinaisons possibles, du vertical à l’horizontal, ou juste parfaitement oblique, come ci-dessous, mais toujours explicable par cette phrase de « regardant regardant et il donne-montre les orgia ».

 

On peut déjà tirer une première conclusion : le contenu du cratère, apparemment, n’est pas liquide – sinon il se renverserait –, et l’initiateur ne craint pas que son contenu soit renversé. D’ailleurs cette impression de « ne-se-renverse-pas » est renforcée quand cette scène se présnte sous forme de danse collective, comme les deux images ci-dessous (c’est la ménade à droite qui regarde le contenu, pendant que Dionysos surveille alentour).

Alors, au point où nous sommes dans cette enquête, on sait déjà que ce kanthare contient les orgia, du moins son secret, sa matière, et qu’il ne se renverse pas, quelle qu’en soit sa, même s’il est secoué. Il faut donc que ce contenu qui est montré à voir « colle » au récipient : il s’agit donc d’une pâte. Voilà donc une élément sérieux en faveur de l’hypothèse du haschisch comme contenu.

 

Dans la suite, on verra l’ingéniosité de ces potiers pour exprimer ce sens caché du « ne-se-renverse-pas » dans les représentations de cette initiation dionysiaque, présentant des images qu’un profane peut qualifier de « sottes », d’illogiques – comme ces incohérences apparentes sur l’inclinaison du cratère –, mais qui ont pourtant un sens pour les initiés (qui sont tout à fait logiques s’il s’agit du pâte comme le haschisch), comme nous en avait prévenus Euripide.

 

Lionel a écrit :

(...) Ton explication autour de « Regardant [nominatif] regardant [accusatif] » (oron oronta) n’est néanmoins pas tout à fait claire
pour moi.

D’ordinaire, l’accusatif indique un complément d’objet direct. Il y a cependant une exception  en grec quand le mot à l’accusatif est directement dérivé du verbe dont il dépend ou est de même racine. Ma grammaire grecque (Allard et Feuillâtre) restreint apparemment cet usage pour des verbes intransitifs ou normalement sans complément d’objet direct. : nosei noson, il souffre d’un mal. Elle précise cependant : « Le complément à l’accusatif peut être limité à un nom sans détermination [donc pas forcément complément d’objet direct.], mais de sens plus restreint que le verbe : fulakhn fulattein, monter (garder) la garde. » L’analyse de ces différents usages de l’accusatif d’un mot dérivé directement du verbe dont il dépend ou de même racine laisse clairement entrevoir qu’il s’agit toujours de formules toutes faites, et qu’on passe à chaque fois d’un sens général (souffrir, garder) du verbe vers un sens plus restreint, plus précis.

Notre orvn orvnta répond parfaitement à cette définition: un verbe et un complément de même racine à l’accusatif, directement dérivé même. Je considère donc le premier participe présent au nominatif dans un sens intransitif large, sans complément d’objet direct., conformément à l’usage ordinaire décrit plus haut, même si le verbe « voir » accepte un complément d’objet direct. d’ordinaire, et le second à l’accusatif avec un sens restreint – mais comme c’est un verbe aussi (participe présent), il désigne une action parrallèle et liée par une subordination quelconque au premier. J’y vois donc deux façons de regarder, une façon générale, alentour, dans toutes les directions possibles (ce que montre bien la série), c’est l’initiateur, l’agissant principal (nominatif), et une autre vers un point restreint, qui subit l’initiation (accusatif), qui regarde un point précis sur l’invitation du premier (seule réelle constance dans la série des présentations du kanthare).

La réponse de Dionysos peut paraître « sotte », à Penthée et à nous face aux traductions classiques, si on comprend — avec un accusatif pris pour un complément d’objet direct. – que c’est par un échange de regards que se transmettent directement les orgia... mais l’initié aura compris comment interpréter la formule : « le dieu surveillant qu’aucun profane ne perturbe le rituel (le secret fait le sacré m’initiait au secret (orvn) en me montrant à contempler le secret (orvnta), et c’est ainsi (kai) qu’il me montra les orgia qu’il me remit ensuite (didosin orgia). » Ou ma traduc directe : « Lui regardant quant à moi regardant, et il m’offrit les orgia. »

Je trouve l’usage de cette exception grammaticale concernant l’accusatif très très subtile dans cette formule, car elle résume parfaitement le lien de subordination entre l’initiateur (le verbe, le nominatif) et l’initié (le complément, l’accusatif), et deux types de regards – le général alentour, mobile, et le particulier restreint, fixé sur un point –, tout en induisant le profane, qui ignore tout de cette scène, vers une fausse piste (constance dans la dionysiaque attitude) avec un accusatif pris pour complément d’objet direct., qui fait croire à un simple échange de regards, détournant du coup le nôtre du kanthare aux orgia, le prenant pour une simple coupe à vin. C’est sans doute pour ça que personne n’avait encore rapproché cette phrase extraite des Bacchantes de cette série iconographique, les deux s’éclairent magnifiquement pourtant.

La conclusion, l’enseignement de cette traduction nouvelle est que ce kanthare sur les figurations contient, sous une forme ou sous une autre, les orgia, d’après la formule d’Euripide, qui vont être remis, et y voir du vin dedans est ce que déduirait n’importe quel profane, c’est donc une « fausse piste », tout à fait dans la dionysiaque attitude... Pourtant, par jeu, ces potiers ont toujours laissé un infime indice par une incohérence voulue (un « masque théâtral grotesque » masquant un secret de l’initiation), un truc peu logique, qu’on prendra peut-être pour une maladresse de l’artiste, « un langage que le profane prendra pour sot »... La chance qu’on a, c’est que ce n’est pas toujours le même message d’un potier à l’autre, bien qu’il doit toujours signifier ce même sens secret, qui doit définir à lui seul la particularité des orgia sans que le profane ne devine quoi que ce soit, par leur nature, et que j’ai interprété par ce « ne-se-renverse-pas », ou « colle-aux-parois-du-kanthare »...

Tu veux dire que cela signifie selon toi que l’officiant « voit » déjà un autre domaine de la connaissance et que l’initié « commence à le voir » ?

Ça, je ne sais pas. J’ai plutôt l’impression qu’il surveille le bon déroulement de la scène, assurant son secret, fondement du sacré des mystères dans le mysticisme grec, et non qu’il voie au-delà d’ue certaine perception. C’est pendant l’« enthousiasme », quand le dieu, le « theos » (-thous-) est, agit (-i-asme) « en- » la personne, grâce aux orgia, donc après cette scène, que la transe peut être visionnaire.


A propos du « secret » sur les orgia bachiques.

Il n’y a pas de réel secret religieux sur le vin, que tout Grec connaît et consomme à sa guise. A quoi servirait une initiation secrète si le moment fort de celle-ci consistait à révéler une source d’ivresse que tout le monde connaît déjà ? Or si on considère le kanthare comme généralement un récipent à vin, il devient en soi un symbole d’ivresse, comme contenant d’une ivresse, sorte de métaphore de l’ivresse elle-même. Le fait d’inviter l’initié à contempler son contenu en prenant garde qu’aucun profane n’assiste à la scène signifie donc révéler un secret d’une ivresse que le profane ne connaît pas et ne doit pas connaître, mais une ivresse qui occasionnera un enthousiasmos, une « folie divine » réservée aux seuls initiés... C’est la danse des satyres et des ménades, qui finira tendrement, voire sensuellement. L’idée d’une ivresse secrète, qui soude le groupe, le thiase, de facto exclut déjà le vin, puisque tout profane connaît cette ivresse, et que, comme Penthée ou nous autres l’ont cru, c’est ce qu’on doit croire en premier lieu.

Et qu’on ne parle pas de conditionnement psychologique vis-à-vis d’une façon « magique » de boire du vin pour obtenir une ivresse mystique ! Les Grecs le disent eux-mêmes, ce ne sont pas les prières ou l’enseignement mais les orgia eux-mêmes qui occasionnent cet état. L’enseignement est plutôt prévu pour se préparer à supporter les orgia que pour leur donner de l’effet, sorte de prévention... Etat après propice à célébrer le dieu dignement. Ce n’est pas la célébration du dieu qui occasionne la transe, l’ivresse, mais cette dernière qui permet la célébration du dieu, et à celui-ci de se révéler dans le dévot, devenu bacchos ou bacchant. La nature sacrée de cette ivresse dionysiaque est donc directement liée à la nature psychotrope des orgia. C’est très net dans le cas des mystères d’Eleusis, même si là le conditionnement est assez strict par ailleurs : on ne rigole pas d’une expérience à l’ergot de seiglei... que l’on fera vivre comme une répétition de la descente aux enfers pour se réserver une place de choix auprès de la fille de Déméter, Perséphone, épouse d’Hadès qui reçoit la foule en grand nombre. Brrrr...

Précision.

Dionysos dieu de la vigne est qualifié de mainomenoV (Homère/Iliade ; Hésiode), « qui cause la folie », avec une connotation terrifiante (Lycurgue tuant ses enfants à coups de hache, croyant éradiquer la vigne). Mais dans le cadre de ces initiations, il est qualifié de mainodeoV (Théocrite), « à la folie divine ». Je pense pour ma part que ces deux mots définissent deux ivresses distinctes, l’une profane, l’ivresse au vin, l’autre secrète, celle des ménades et satyres, l’ivresse aux orgia.

 

 

Il y a certaines représentations de l’orgiaphanie qui sont parfois narratives, qui ne se contentent pas de représenter une scène isolée. Ainsi voit-on ici la ménade recevoir d’abord le kanthare sacré dans le cadre de l’orgiaphanie classique –  regardant regardant (ci-contre) –, puis danser avec (ci-dessous), confirmant ainsi le double sens de didosin orgia : donner à voir et donner à prendre les orgia. On remarquera ici que le satyre, ou Silène, tient cette coupe en équilibre par en dessous (intérêt à ne pas être trop bourré...), ce qui déjà laisse entendre qu’il ne se soucie pas de renverser le contenu. Ensuite, on voit cette ménade danser avec ce cadeau somptueux, le tenant en équilibre aussi et n’ayant vraiment aucune peur de le renverser, malgré les mouvements rythmés de la danse.

 

 

 

C’est un thème aussi assez récurrent de cette iconographie bachique que de représenter cette danse mystique avec des ménades ou satyres portant le récipient aux orgia en équilibre, sans jamais se soucier de renverser son contenu malgré les gestes saccadés de la danse. On dirait même que c’est un jeu qui appartient à la danse. Donc dans la danse aussi cette signification occulte du « ne-se-renverse-pas » a été déclinée avec finesse par les potiers, et confirme ainsi l’impression ressentie en observant la première série des orgiaphanies. Mais, bien sûr, le « profane » en déduira que le récipient est déjà vide... car ce serait naturellement illogique, « un langage qui peut paraître sot au profane », de danser avec un récipient de la sorte rempli de vin – sauf s’il s’agit du pâte collante. Et puis regardez un peu la capacité du kanthare sur ces diverses représentations... au moins deux à trois litres ! Vous vous imaginez danser avec équilibre et avec autant de grâce après avoir bu 2-3 litres de vin ? 

Les Grecs usent par ailleurs de coupes ou de bols bien plus appropriés pour boire que ce gros pot comme ci-dessous, qui doit laisser baver sur les côtés en raison de son rebord. Moi j’imagine mal un culte dédié au vin avec des récipients ou des ustensiles mal appropriés quand existe dans le monde profane une telle gamme d’objets dédiés au vin et à la boisson bien plus pratiques à l’emploi. Le choix peu rationnel de ces objets rejoint aussi ce « langage qui peut paraître sot au profane ».

 

 

Retour au vase de la première orgiaphanie signalée dans cette suite (en vignette ci-contre), où sur cette face rien ne figure l’expression « ne-se-renverse-pas », mais où il y a aussi manifestement quelque chose dans le kanthare à ce moment présenté, il n’est pas vide.

Mais l’autre face relate l’événement précédant cette scène: Dionysos arrivant sur un char rapide à quatre chevaux, un quadrige. Avec le kanthare dans la main, en même temps que les rênes... Curieuse façon de transporter le vin, s’il s’agit de vin. Pas d’outre ni d’amphore, non, juste son kanthare, tenu négligemment de la main gauche. Visiblement, c’est la tenue des rênes qui prime sur les précautions dues au contenu qu’il apporte à la future ménade, et qui sera encore dedans quand il lui présentera « regardant regardant ». Facile d’imaginer comme on peut être secoué avec ce moyen de transport, sans réelles suspensions sur des chemins caillouteux et cahoteux, et alors difficile d’imaginer qu’il puisse rester quelque chose dedans, s’il s’agit d’une boisson comme le vin,  quand Dionysos présente le kanthare à la nouvelle ménade.

Voilà encore une incohérence subtile, « un langage qui paraîtra sot au profane », mais qui une fois de plus signifie la même chose : « ne-se-renverse-pas »... Encore une incohérence qui n’en est plus une quand on applique cette clé : le contenu est une pâte collant aux parois du kanthare, qu’on peut donc tenir dans n’importe quelle position, dans n’importe quelle condition, sans risquer de le renverser. Avec cette clé commune, il n’y a plus une seule incohérence graphique sur aucune de ces représentations dionysiaques, d’autant que ces « incohérences » tournent toujours autour de ce même thème. Mais avec le char, là, je trouve que le potier a fait preuve d’humour.

 

 

Laissons pour finir ces artistes de l’Antiquité nous révéler eux-mêmes la nature pâteuse des orgia contenus dans le kanthare. Je pense que les deux images ci-dessous parleront d’elles-mêmes, car c’est le plus bel exemple que j’ai trouvé de « langage qui paraîtra sot au profane » et qui signifie « ne-se-renverse-pas parce-que-c’est-une-pâte ».

 

Evohé! Evohé!

 

On a donc peut-être ici la première représentation trouvée du haschisch dans le culte dionysiaque, du moins la seule représentation directe des orgia et de leur nature, leur consistance, d’habitude seulement suggérée indirectement.

J’en ai peut-être une seconde, à la villa des Mystères de Pompéi. Là, le style et le langage sont un peu différents, techniques picturales abouties et support plat et spacieux modifiant la logique de travail et d’expression. Ces peintres maîtrisaient parfaitement le trompe-l’œil; et, si l’artiste avait dû représenter directement ces orgia, il se serait amusé à ce qu’on les prenne pour autre chose, faire en sorte que le profane voie une chose alors que l’initié aura le sourire en coin en reconnaissant les orgia, offerts à la vue de tous sans que personne ne puisse réellement les voir s’il n’est pas initié.

Malheureusement, la grande fresque est mutilée, et la parèdre sur laquelle s’appuie Bacchus est toujours sujet de débat, pour savoir s’il s’agit d’Ariane ou de la mère de Dionysos Sémélée, qu’il alla chercher aux enfers pour l’amener sur l’Olympe, lui consacrer, à elle mortelle, une « apothéose » en l’élevant au rang des Immortels divins. Au passage, je trouve que les arguments en faveur de Sémélée l’emportent sur ceux en faveur d’Ariane. Mais peu importe ici.

Je retiendrai, dans ce jeu de trouver où l’artiste dionysiaque, comme ses prédécessurs, s’est amusé à suggérer ou à montrer la nature des orgia aux initiés mais en les masquant aux profanes, un détail des plus curieux : ce que la parèdre tient dans la main gauche. Les commentaires habituels y voient un geste de prise de son voile, bien que la fresque soit juste coupée à cet endroit, ce qui ne permet pas de suivre le drapé de celui-ci, si toutefois cette parèdre était voilée.

 

Je pense que c’est le message de l’artiste pour les profanes, mais à regarder de plus près, non seulement je trouve bizarre, peu élégant (ce qui contraste avec le reste de la fresque) de mettre ainsi un peu en boule le voile – on se serait attendu à un drapé gracieux –, mais surtout je trouve que ça ressemble curieusement aussi à un gros bon haschisch mou. Et idéalement placé, juste à côté, en contact même avec le dieu, visiblement bien déchiré, sous l’emprise de ce bras tendre. La symbolique de ces deux mains qui bercent l’ivresse de Bacchus, leur rapport de « symétrie de sens » sont même très fortes dans une perspectie herméneutique, ce qui donne une importance toute particulière à ce détail, comme directement lié à l’ivresse du dieu. Aussi suis-je assez enclin à y voir là une repésentation « masquée » des orgia, quoique réaliste et figurative, mais seulement pour quelqu’un qui a déjà vu des orgia et reconnaîtrait cette pâte secrète là ou le profane voit un voile froissé.

 

 

Le plissures ne sont pas très réalistes s’il s’agit du voile, voire maladroites, mais elles le sont bigrement s’il s’agit de haschisch, avec ses craquelures et sa consistance.

 

AVERTISSEMENT FINAL

 

En réalité, on ne saura jamais avec certitude quelle était la nature exacte des orgia, à moins de découverte archéologique majeure. Cette suite ne prétend pas que le haschisch est avéré dans ce culte, seulement qu’il y a un faisceau de présomptions assez dense pour le penser. A l’époque romaine impériale, en revanche, l’omniprésence du pavot à opium sur certains sarcophages dionysiaques, recoupant le texte de Clément d’Alexandrie, laisse entendre que c’était de ces bulbes qu’était extrait le composant psychotrope des orgia. Cependant, les effets de l’opium sont peu compatibles avec ces danses joyeuses des vases dionysiaques, qui sont plus en rapport avec les effets du cannabis. Et la légende ne raconte-t-elle pas que Dionysos a conquis l’Inde avant de revenir sur la terre de sa mère, en Grèce...

 

(grand merci à Daimonax pour sa contribution !)




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