Histoire du chanvre indien

le 09/09/2006

Voici en archive une recherche historique sur le cannabis dans l’Antiquité dite « classique », encore inédite, qui a été exposée dans une liste de diffusion. De Pline l’Ancien aux cultes dionysiaques, c’est un voyage original dans le passé lointain des drogues, et du cannabis.


Le ton et le style propres aux listes de diffusion ont été conservés, avec son découpage, car parmi les abonnés à cette liste, des questions, interrogations, doutes ont parfois surgi, donnant lieu à des précisions.

 

I. LE CHANVRE INDIEN CHEZ PLINE L'ANCIEN

 

Pline l’Ancien, au Ier siècle, parle du cannabis chez les Perses :

«  [XXIV, 165] L’hestiateris, en Perse, tient son nom des festins parce qu’elle y répand la gaieté ; on l’appelle aussi protomédia parce qu’elle donne le premier rang à la cour royale, casignété parce qu’elle ne pousse en compagnie d’elle-même, et non pas avec les autres plantes, et encore dionysonymphas parce qu’elle va très bien avec le vin.  »
(Hestiaterida a conuictu nominare in Perside, quoniam hilarentur illa, eandem protomediam, qua primatum apud reges obtineant, castigneten, quoiniam secum ipsa nascatur nec cum aliis ullis herbis, eandem dionysonymphadem, quoniam uino mire conueniat.)

Certes, que cette plante, classée par Pline l’Ancien parmi les plantes réputées « magiques », « répande la gaieté » lors des festins et qu’elle jouisse d’une haute considération chez les Perses peut être jugé encore insuffisant pour reconnaître ici le cannabis ou ses dérivés de façon définitive. Pline cependant rapporte un détail qu’il semble ne pas avoir tout à fait compris, mais qui avait été jugé très important par son informateur, sans doute un étranger parlant mal le latin, et qui constitue une « bizarrerie » : elle ne pousse qu'en compagnie d'elle-même, sans se « mêler », introduit avec bonheur le traducteur, à «  aucune plante  ».

Deux explications viennent immédiatement : soit c’est une bizarrerie dans la façon de le cultiver, et il s’agit de monoculture pour la parcelle exploitée ; soit c’est une particularité botanique, et il s’agit d’une plante qui empêche d’autres végétaux de pousser à ses côtés. Qu’une plante tire l’un de ses nombreux noms (c’est dire son importance !) d’être une monoculture n’a pas de sens, c’est le cas de beaucoup trop de productions agricoles, ce n’est en rien caractéristique au point de donner un nom alors qu’il en existe déjà plein d’autres, et des plus nobles ! Pline a l’air de pencher pour la seconde explication, plus «  naturaliste  », sentant bien que la première est peu probable.

Cette «  bizarrerie  » botanique n’a pas toujours permis d’identifier, « officiellement », cette plante, une plante qui par ailleurs « répand la gaieté », au point qu’on se demande si elle existe vraiment, si ce n’est pas une plante légendaire... comme d'autres évoquées par ce père fondateur des sciences naturelles. La « bizarrerie » est en réalité bien agricole, mais il ne s’agit évidemment pas du fait que des parcelles lui soient intégralement et exclusivement consacrées. C’est à une technique horticole bien particulière qu’il est ici fait mention, caractéristique de cette plante au point qu’elle en a hérité une de ses appellations. Pline a compris les mots « mêler » ou « mélangé » et «  aucune plante  » dans une acception large, puisqu’il ne savait pas précisément de quoi il s’agissait – d’où ce léger flottement dans son texte. Il faut les comprendre de façon plus étroite : sans être fécondée par aucun mâle (« aucune plante » de l’« autre » sexe). Il s’agit à coup sûr de sinsemilla, c’est-à-dire que seuls les plants femelles de cannabis sont conservés (ceux qui fournissent la résine psychotrope avec leurs fleurs) et que les mâles sont supprimés, pour qu’il n’y ait pas pollennisation, et donc pas de graines pour un meilleur rendement en fleurs résineuses.

Voilà qui confirme à la fois cette identification du haschisch chez les Perses dans ce passage de Pline et l’ancienneté de cette technique horticole pour la culture du chanvre indien – et même l’ancienneté d’une appellation tirée de celle-ci pour désigner ce produit en sus des autres !


  [XXIV, 165] L’hestiateris, en Perse, tient son nom des festins parce qu’elle y répand la gaieté (...) et encore dionysonymphas parce qu’elle va très bien avec le vin. »Hestiaterida a conuictu nominare in Perside,(...) eandem dionysonymphadem, quoniam uino mire
conueniat.

Cette pemière description du haschsich chez les Perses est à compléter par Galien, médecin grec que cite Rabelais* à propos du pantagruelion à la fin du Tiers Livre [48-51] :

« Jadis, entre les Grecs d’icelle (le pantagruelion = chanvre) l’on feist certaines espèces de fricassées, tartres et beuignets, les quelz ilz mangeoient apres soupper par friandise et pour trouver le vin meilleur. » En fait Rabelais a retranscrit en partie un passage de Galien (voir le passage).

Un lien est nettement exprimé dans ces deux cas entre le chanvre, le cannabis, et le vin, au banquet. Cette récurrence « va bien avec le vin » ou pour le « rendre meilleur », etc., tient sans doute d’une expression toute faite que l’un et l’autre ont reprise pour parler de la même chose, comme une obligation conventionnelle... Proverbiale au point d’avoir également donné un autre nom à ce produit, rapporté par Pline, manifestement fort à l’honneur : « les nymphes des Dionysos »...

Ce mot totalement grec pour désigner cette plante signifie par ailleurs que les Hellènes orientaux – suite aux conquêtes d’Alexandre le Grand – connaissaient parfaitement ce produit.

Cela se retrouve ailleurs chez Pline, dans le même livre XXIV :
« [164] La gélotopyllis se trouve en Bactriane (grosso modo l’Afghanistan, alors colonie grecque) et sur les bords du Borystène. Si on le boit avec de la myrrhe et du vin (encore), on a toutes sortes de visions et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palmier. »

Gélotophyllis signifie « herbe qui fait rire ».

Il en parle encore dans le même paragraphe, mais à propos du bang cette fois :
« La thalassaeglè se trouve sur les bords du fleuve Indus, c’est pourquoi on l’appelle aussi potomaugis. En boisson, elle cause le délire et fait voir des choses extraordinaires. »

Thalassaeglè signifie « eau verte/ liquide vert » (thalassa, d’où son autre sens : la mer, mais verte) de « lumière » (-glè).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Anciens disaient le plus grand bien des vertus de cette plante et ont su lui donner de nombreux noms laudatifs;-)~.

A vrai dire, j’ai un doute concernant l’identification du chanvre indien avec le thalassaÍglè ou potomaugis de l’Indus. En effet, c'est la notice de l'édition bilingue Budé (collection Universités de France des Belles Lettres) qui a identifié le bang indien derrière ce mot, mais il peut aussi s’agir de la datura. Cependant, ce passage aurait été repris des écrits attribués à Démocrite (qui a le premier expliqué la matière par l’atome), où l’on a l’habitude d’y reconnaître le chanvre indien. Démocrite fit de nombreux voyages, en Egypte, au Moyen-Orient, chez le « mages » de la Perse et même, paraît-il, jusqu’en Inde, il serait donc tout à fait logique qu’il rencontrât les usages psychotropes du chanvre. Et Pétrone, quatre à cinq siècles plus tard, dans son Satyricon, raconte qu’il avait essayé toutes sortes de remèdes à partir des plantes et des pierres. Je n’ai pas encore retrouvé le texte (sans doute un fragment en citation indirecte) où il parle des vertus du potomaugis.

Il y a encore une autre plante citée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle sur laquelle j’ai un doute (toujours en XXIV/164) :

« La théangelis se trouve dans les monts du Liban, de Syrie, sur la chaîne du Dicté en Crète, à Babylone et à Suse en Perse  ; en boisson, elle donne aux mages la faculté divinatoire.ª »
(Theangelida in Libano Syriae, Dicté Cretae montibus et Babylone et Susiis persidis nasci, qua pota magi diuinent.)

Théangelis signifie « messager (angélis) du ou des dieux (thé[o]) ». Il peut tout aussi bien s'agir du cannabis que de l’ephedra. En effet, les mages (prêtres) de la Perse zoroastrienne consommaient une boisson sacrée connue sous le nom d’hauma, pendant avestique du fameux soma du Veda sanscrit, qui lui s'est avéré être à base d’éphédra grâce aux découvertes archéologiques.

Cependant, rien ne dit que ces deux boissons sacrées portant un nom quasi identique dans ces deux langues cousines soient identiques  : il y a en effet une autre version de ce nom de boisson psychoactive en linéaire  A de la Crète minoénne – langue proto-iranienne aussi [famille indo-iranienne] –, mais qui désigne une boisson fermentée à base de cerises, tout à fait profane, elle. Donc ce même mot décliné en langues cousines (et quasi contemporaines) peut désigner des boissons totalement différentes, si ce n'est qu'elles créent une ivresse fort appréciée.

Je penche malgré tout pour le chanvre vu la répartition géographique de la théangélis (Liban, Syrie, Crète et Perse), mais sans réelle certitude pour l'instant. En tout cas, cela me servira de transition pour la suite de cette série, car je soupçonne l'héroïne crétoise Ariane, celle du fil, d’être une personnification (au sens frazérien) du chanvre...

 

II. ARIANE, ANCIENNE DEESSE DU CHANVRE ?

 

(...) car je soupçonne l’héroïne crétoise Ariane, celle du fil, être une personnification (au sens frazérien) du
chanvre...

Tout le monde connaît l’histoire de Thésée qui combattit le Minotaure dans le Labyrinthe en Crète, et qui en sortit grâce au fil que lui a filé et offert Ariane. Ariane est donc le type même de la « fileuse ». Et il n’y a que le chanvre, à cette époque, pour servir de matière première à un fil qui devait être à la fois assez fin, très long et surtout solide... Un fil de laine n’aurait certainement pas fait l’affaire. Et il y a toujours une relation étroite, dans la pensée mythologique, ente le héros d’une histoire  et sa « fonction" » (ici la fileuse), voire une production naturelle qui lui est liée (ici le chanvre), comme Démèter et les moissons ou Dionysos et la vigne. [Dieux et déesses de la troisième fonction, selon Dumézil.]

Quand on connaît l’importance du chanvre pour des peuples marins comme les Grecs ou les Crétois, on peut être étonné de ne pas trouver de divinité ou semi-divinité associée. C’est seulement qu’on ne l’avait pas encore reconnue, et que son existence préhellénique l’a fait reléguer au rang « inférieur" » d’héroïne par les nouveaux arrivants, comme ce fut le cas aussi avec Médée, la sorcière experte en drogues qui aida Jason à s’emparer de la toison d’or – elle aussi abandonnée par le héros grec qu’elle aida.

La suite de l’histoire de cette héroïne, malgré des versions différentes, raconte que Thésée l’avait abandonnée sur sa route de retour vers Athènes, dans une île de Naxos. C’est la venue de Dionysos sur cette île qui la sortit de son chagrin, et elle se maria avec et recouvra la jeunesse. Il existe de nombreuses représentations des noces de Dionysos avec Ariane (surtout de la période hellénistique, après les conquêtes d’Alexandre en Orient, jusqu’à la fin de la période impériale romaine), élément très important du culte voué à ce dieu.

 

 
 Mariage de Dionysos (assis au centre) et d’Ariane (en face de lui), tenant la couronne nuptiale et sur le point de manger
un gâteau sacré, qu’avale le satyre situé derrière elle.

Ce mariage mythologique n’est pas sans rappeler ces expressions proverbiales « va bien avec le vin », « pour le rendre meilleur" », etc., comme une transposition « religieuse" » de cette opinion commune qu’a retenue Pline l’Ancien, Galien (sous réserve) et avec lui Rabelais, et sans doute d’autres que je n’ai pas encore trouvés.

Ce n’est pas le seul cas où on retrouve un lien entre Dionysos et les fileuses-tisseuses. Il y a ainsi l’épisode des filles de Mynias, un roi d’Argolide (Péloponèse), qui ont préféré rester derrière leur métier à tisser (iston en grec) plutôt que d’aller rendre hommage au dieu de passage dans leur cité, alors que toutes les femmes se faisaient ménades (bacchantes) pour l’adorer. Aussi le dieu les punit-il en faisant pousser une végétation luxuriante sur leur métier à tisser, jusqu’à ce qu’elles cèdent.

Il existe une autre histoire (hymne homérique à Dionysos), qui est en fait la même, qui raconte que Dionysos a été fait prisonnier des pirates thyrréniens, et là aussi, parmi d’autres prodiges, il fit pousser une végétation luxuriante sur le mât (iston, également, le même mot que pour le métier à tisser) et les voiles (en chanvre, bien sûr), jusqu’à ce que les pirates se jettent à l’eau et se transforment en dauphins – même mot que « matrice ».

Dans les deux cas, autour du mot iston (le mât, le métier à tisser – qui était vertical, construit sur un mât, symbole phallique par ailleurs), avec des jeux de mots dauphin-matrice dans le second, on a l’image de la puberté féminine, des premières règles (liquide rouge comme le vin, la venue du dieu), et de la sensualité (ivresse érotique des fantasmes) qui se révèle. D’ailleurs à chaque fois Dionysos apparaît sous la forme d’un jeune adolescent blonc bouclé, légèrement efféminé, à même de séduire toutes ces adolescentes pubères.

Mais au-delà de cette explication, on retiendra ici ce rapport étroit entre le dieu du vin et de l’ivresse et ces fileuses (de chanvre ou de laine), au point qu’il se maria avec la première d’entre elles, Ariane, qu’on peut assimiler, comme bien des héroïnes de la mythologie, à une ancienne déesse pré-hellénique des fileuses, et du chanvre (rôle déjà occupé par la vierge Athena, mais pour la laine)  – les Crétois étaient des marins très tôt dans l’Antiquité, donc fabriquaient des cordages, en chanvre naturellement.

Que le dieu grec de la vigne se marie avec la déesse minoenne du chanvre... quoi de plus naturel dans la divinisation des produits psychoactifs ?... De là à trouver du cannabis dans les cultes dionysiaques de l’Antiquité...

 

III. LES GATEAUX DE BACCHOS

 

Quand on parle de dionysisme dans l’Antiquité, il faut savoir qu’on a affaire à un culte polymorphe, avec de nombreuses variantes selon les régions ou les époques, parfois contradictoires, et sans clergé centralisé, avec seulement une tradition orale plusieurs fois réinterprétée. En fait, il s’agissait plutôt de sociétés secrètes (les thiases) composées d’initiés que d’une religion proprement dite, qui avaient leur totale autonomie, et qui n’étaient pas toujours bien acceptées dans les cités. En – 186 à Rome, sous le consulat de Postumius, il y eut même l’affaire des bacchanales, racontée par Tite-Live, où des milliers d'adeptes, essentiellement des femmes et des immigrés grecs, furent massacrés au nom de l’ordre et surtout de la morale.

Aussi disposes-t-on aujourd’hui de très peu d’informations fiables, ce qui rend cette pensée religieuse difficilement appréhendable. La documentation iconographique est malgré tout assez riche, elle permet de suivre un peu l’évolution de ce culte, en mettant en série certaines scènes récurrentes, avec une place particulière pour la villa des Mystères à Pompéi, mais toujours d’interprétation délicate. Côté littérature, c’est essentiellement les Bacchantes d’Euripide, et une autre version de la même histoire par (le pseudo[*]-) Théocrite de Syracuse, qui décrivent indirectement des éléments de rituel, mais hélas sans trahir leurs secrets auprès des profanes, du moins directement. Plus quelques vers épars chez quelques poètes latins, ou encore les écrits de Clément d'Alexandrie contre les cultes païens. Cela pour dire que certaines hypothèses ne sont pas forcément valables pour tous les thiases ou sectes dionysiaques, ni pour toutes les époques.

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* Un vieux débat d’experts n’a jamais pu déterminer avec certitude si ce poème était ou non de Théocrite ou d’un pseudo-Théocrite (un imitateur ou un homonyme?) reconnu par ailleurs dans cette série de manuscrits des Bucoliques grecs de Sicile.

 

Beaucoup d’historiens se sont attardés sur les rapports entre le vin, la vigne et ce dieu des mystères ; les scènes de vendanges ou de boissons sont naturellement assez nombreuses, voire dominantes. Mais elles ont parfois occulté la présence des gâteaux sacrés dans certaines scènes, gâteaux déjà signalés précédemment, et qui sont, selon mes hypothèses, des space-cakes de l'herbe d'Ariane, qu’on ne renierait pas aujourd’hui. Curieusement, dans les différents livres sur les cultes de Dionysos, je n’ai trouvé aucun commentaire à leur propos, et même parfois des aberrations sur le contenu de cette corbeille à gâteaux, qu’ils confondaient avec une autre corbeille rituelle, qui contenait une statue (xoanon) du dieu en érection, parfois symbolisé par un simple phallus.

Quelques images de cette corbeille à space-cakes (ce que je vais essayer de démontrer par la suite), deux d’un même vase qui décrit le mariage d’Ariane et de Bacchos, où d’un côté c’est Silène, le premier des satyres, qui apporte cette corbeille aux jeunes mariés, et de l’autre une ménade (ou bacchante) qui la porte pour un satyre, qui semble demander une part. (La vigne est présente par la présence de grappes de raisins, mais surtout pour en faire des symboles phalliques.) Et cette même corbeille amenée par une bacchante de la villa des Mystères de Pompéi (ci-contre), extraite de la grande fresque bacchique qui a valu son nom à cette riche demeure.

On appelait ces gâteaux  « orgia », ce qui est en fait le sens premier de ce mot.

 

 


Toujours le mariage de Dionysos et d’Ariane, avec la corbeille à gâteaux.

 

Le mot orgia apparaît pour la première fois dans la littérature grecque avec l’Hymne homérique à Démèter, dans le cadre des mystères d’Eleusis dédiés à cette déesse des moissons, Terre Mère et Nourricière (dê = gê : la terre ; et mèter : la mère). Une démonstration qui aboutit à identifier les orgia de ce texte avec des galettes à base d’ergot de seigle sera ultérieurement publiée ici.

Dans cet extrait ci-dessous des Bacchantes, XVIe Bucolique, du Théocrite contesté, la correspondance entre les gâteaux sacrés de Bacchos et les orgia est déjà clairement établie : 

« Ino, Autonoé, Agavé* aux joues blanches menèrent, trois qu’elles étaient, trois thiases dans la montagne (...) et, dans une prairie, dressèrent douze autels (...).
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* Filles de Cadmos, fondateur de Thèbes et introducteur légendaire de l’alphabet phénicien en Grèce. Elles avaient une quatrième sœur, Sémélé, qui fut la maîtresse de Zeus et la mère de Dionysos ; elle voulut voir Zeus tel qu’il était, et mourut foudroyée avant d’accoucher. La gestation de Dionysos se termina dans la cuisse de Zeus, d’où il naquit.
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D'une ciste (corbeille), elles tirèrent les gâteaux sacrés
(Iera d ek kistaV popaneumeta cersin eloisai)

et, gardant un pieux silence, les déposèrent sur les autels de verdure nouvellement coupée,
comme Dionysos le prescrivait (...).

[Le roi de Thèbes, Penthée, qui a fait prisonnier Dionysos et veut chasser les bacchantes, observe celles-ci du haut d’un arbre, déguisé en femme]

Autonoé la première l’aperçut et poussa un grand cri terrible ; bondissant tout d'un coup,
elle bouscula du pied les orgia de Bacchos qui inspire la folie sacrée,
(sun d etaraxe posin maniwdeoV orgia Bakcw)

soustraits à la vue des pofanes. »

Tant que les ménades se croient entre elles, première partie de cet extrait, c’est le mot gâteau qui est employé, et il est bien dit qu’ils sont sortis d’une corbeille. Mais, à la présence avérée de Penthée espionnant, c’est le mot orgia qui est employé.

Cet extrait décrivant des gâteaux sacrés dans une corbeille du culte dionysiaque est corroboré par un passage de Clément d’Alexandrie, cinq siècles plus tard (Protreptique II), où ce père fanatique de l’Eglise décrit le contenu de cette corbeille sacrée, contenant toutes sortes de gâteaux secs, du pavot, et un serpent, « orgion » de Dionysos.

Une autre version, dans les Bacchantes d’Euripide, décrivant la même chose, semble évoquer les effets de ces gâteaux. C’est un témoin de cette scène, un bouvier, qui raconte à Penthée, le roi de Thèbes (et fils d'Agavé) :

« Soudain, je vois trois thiases, trois chœurs de femmes, commandés par Autonoé, le second par ta mère Agavé, le troisième marchait sur les ordres d'Ino. Toutes, elles dormaient, leurs corps à l’abandon, (...) chastement – et non pas, ainsi que tu les décris, enivrées par le vin (...). Mais voici que ta mère, se dressant au milieu des bacchantes, lança le signal rituel, la clameur du réveil, sitôt qu’elle entendit mugir nos bœufs cornus. Secouant le profond sommeil de leurs paupières, merveilles de pudeur, toutes de se dresser (...). »

Les mentions dans la littérature sont très rares, à part celles que j’ai déjà signalées, je ne peux que citer en plus Démosthène, dans son Discours sur la courronne, qui se moque de son adversaire politique dont la femme est une dévote de Dionysos, et qui évoque les miettes des gâteaux sacrés auxquels celui-ci a droit, mais sans plus de précision. On sait que Démosthène éprouvait le plus profond mépris pour les consommateurs de drogues, il accuse ainsi, ailleurs dans œuvre oratoire,  un autre adversaire d’avoir consommé de la mandragore pour suggérer que c’est un abruti total, laissant sous-entendre également que c’était une pratique connue à Athènes de son époque.

Enfin, les représentations iconographiques de ces gâteaux sont assez rares, et hormis la villa des Mystères de Pompéi, leur figuration est toujours liée aux noces d’Ariane et de Dionysos à Naxos, ce qui me confirme dans mon hypothèse que ces gâteaux sont intrinsèquement liés à ce que représente Ariane, allégorie de la nature mystérieuse de ces gâteaux, que j’avais déjà identifiée au chanvre crétois et qu’évoque aussi Pline. Il semble pourtant que la nature de ceux-ci aient changé dans le temps, ou soit variable selon les régions, car le pavot est signalé parmi les objets sacrés de la corbeille rituelle contenant les orgia, tant par Hérodote dans son livre IV, dans une colonie lointaine en pays scythe (mais il n’était visiblement pas un initié à ce culte, alors qu’il l’était aux Cabires de Samothrace), que par Clément d’Alexandrie pour l’Antiquité tardive. D’ailleurs, à cette époque, ce n’est plus les noces elles-mêmes qui sont représentées, mais Bacchos trouvant « Ariane endormie »... souvent associée avec des représentations de pavot.

Résumons : elles ne sont pas énivrées par le vin... il y a des gâteaux sacrés, nommés orgia... elles sont dans un sommeil sacré en pleine journée, et en sortent d'un coup après un cri rituel. Ça ressemble bigrement aux effets des gâteaux à base de chanvre indien. Quand on voit que ce terme orgia a fini par résumer à lui seul tout le culte dionysiaque, et ce très tôt dans l’histoire, on ne peut que penser que c’est leur consommation et leur composition qui sont le fondement de ce rituel, et non la consommation de vin (de plus la racine org- est liée aux céréales, donc aux gâteaux secs à base de farine).

 

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