Enquête Exclusive sur M6 : Les prohibitionnistes français en voyage au Colorado

le 25/11/2014

Le 9 novembre dernier M6 diffusait l’émission Enquête exclusive qui était alors consacré à la légalisation du cannabis dans le Colorado. Cannabinophile depuis de nombreuses années ayant vécu aux Pays-Bas et revenant d’un voyage dans l’État de Washington (qui a lui aussi légalisé), je m’étais résigné à ne plus regarder les documentaires traitant du cannabis tant la malhonnêteté et l’ignorance sur ce sujet m’étaient insupportables. Mais cette fois il s’agissait d’une émission montrant une première expérience de légalisation qui, bien qu’imparfaite, est une réussite. Il était évident que ce reportage allait essayer de démontrer le contraire mais j’étais curieux de voir par quelle méthode. Le 9 novembre 2014 j’appuyais donc sur le bouton 6 de ma télécommande.

 

Ce reportage, bien que moins déprimant que prévu, est un condensé de mauvaise foi prohibitionniste, de raccourcis intellectuels et de méconnaissance de la contre-culture cannabique et de sa complexité.

 

On nous parle de la puissance des lobbys cannabiques et des politiciens du Colorado acquis à leur cause mais pas une fois il n’est dit que la légalisation est le fruit d’un référendum, lui-même issu d’une initiative populaire par pétition. Un référendum « à la mode Suisse », qui présente l’avantage de traduire incontestablement la volonté du peuple dans sa majorité.

 

On nous explique que grâce à la légalisation il est désormais possible de détenir de l’herbe légalement, ce qui facilite la tâche des dealers. Or c’est faux car la loi sur le cannabis médical permet, depuis son vote en 2000 au Colorado, de détenir légalement des quantités de cannabis supérieures à celles permises dans le cadre de la légalisation récréative de 2014. Enquête exclusive nous rappelle même que l’on peut cultiver 6 plants pour une consommation récréative et 75 pour une consommation thérapeutique.

 

On nous montre des adolescents pour qui « fumer du cannabis est devenu banal » ce qui serait la conséquence de la légalisation. Or en France, où le simple fait de porter un t-shirt avec une feuille de cannabis est passible d’arrestation les adolescents considèrent aussi que fumer du cannabis est banal. Notre pays a donc beau mettre au même rang feuille de cannabis et croix gammée, la consommation des adolescents reste la plus élevée d’Europe.

 

Mais il semble opportun de s’arrêter plus longtemps sur d’autres moments clés.

 

« Même Pete, fumeur de cannabis depuis 30 ans a du mal à le supporter »

 

 Après avoir montré aux caméras d’enquête exclusive les locaux de son entreprise dédiée au cannabis récréatif, Pete, le jovial propriétaire de Medicine Man, leur fait visiter son domicile. S’ouvre alors une séquence improbable d’une minute où ce dernier montre sa collection d’armes a feu et son masque à gaz. Quel est le sens de cette scène chronophage au sein d’un reportage ayant vocation à traiter un sujet éminemment complexe en 1h20 ? On peut y déceler la volonté de diaboliser Pete en jouant sur l’aversion du public français pour le deuxième amendement de la constitution américaine. Et oui, l’infâme yankee fumeur et vendeur de weed est en plus un amateur d’armes à feu.

 

On voit ensuite Pete, entouré de ses filles, son gendre et des employés qu’il héberge, fumer de l’herbe au coin du feu. La fille de Pete prépare alors un dab, une méthode permettant de consommer de l’huile dans un oil bong qu’elle lui fait tourner. L’huile a la particularité d’être très chargé en THC. Pete inhale puis tousse énergiquement, la voix off le fait alors remarquer : « Même Pete, fumeur de cannabis depuis 30 ans a du mal à le supporter ».

 

Il convient, à ce stade, de préciser aux gens qui ne consomment pas de cannabis, que cette substance comporte plusieurs déclinaisons et que passer de l’une à l’autre peut provoquer une toux, parfois aussi énergique que celle de Pete. Le fait de tousser n’est donc nullement lié à la teneur en THC comme il est sous entendu mais uniquement au manque d’habitude à ce produit. Que vous soyez fumeur, de tabac et/ou de cannabis ou bien même non fumeur et que vous fumiez une cigarette au tilleul, il y a fort à parier que vous allez tousser énergiquement. Pour rappel le tilleul ne contient pas de THC.

 

Cette malhonnêteté intellectuelle, évidente pour un cannabinophile, tend à nous amener sur un terrain cher aux prohibitionnistes illuminés : la teneur en THC.

 

« Ils ne savent pas que ce cannabis est bien plus puissant que dans les années 1960 ou 1970 »

 
Cette citation de l’une des intervenantes rappelle que la teneur en THC est l’un des arguments clés du discours prohibitionniste. En effet de nos jours, en Europe et encore plus aux USA, la contre-culture cannabique a traversé les générations. Il existe ainsi d’anciens consommateurs, aujourd’hui âgés de 40, 60 ou même 80 ans et qui ont goûté au cannabis. Ainsi en France plusieurs millions de personnes ont essayé le cannabis et sont donc totalement imperméables à la propagande prohibitionniste « classique ». Il faut donc expliquer à ces gens qu’il existe un « nouveau » cannabis tellement plus puissant que ce n’est même plus le même produit et qu’il faut donc continuer de l’interdire.

 

Partons du postulat que cette affirmation, totalement invérifiable, soit vraie et faisons un parallèle avec l’alcool : La vodka a une teneur en alcool plus importante que celle de la bière, mais la drogue qu’elle contient est chimiquement la même et l’ivresse provoquée est identique. En consommant beaucoup de bière on sera donc aussi saoul qu’en ayant bu de la vodka. On ne consomme donc pas de la bière à 6% comme on consomme de la vodka à 40%. Et bien pour le cannabis c’est pareil, on ne consomme pas une weed outdoor à 8% de THC comme on consomme une weed indoor à 15%. Le discours qui dirait donc « La vodka qui est bue aujourd’hui est plus puissante que la bière que vous consommiez quand vous étiez jeune, il faut donc interdire la vodka et la bière et poursuivre en justice ceux qui en consomment » serait inaudible. Il est dommage que son pendant pour le cannabis soit lui jugé crédible. Aux États-Unis ce discours est heureusement de plus en plus marginal.

 

« A 24 euros, ça fait cher le petit gâteau »

 

Lors de la visite des locaux de Dixie Elixir (entreprises d’aliments infusés au THC), le propriétaire de l’entreprise présente un gâteau contenant 300 mg de THC et utilisé à des fins thérapeutiques. Bernard de la Villardière s’étonne du prix exorbitant de ce gâteau, étonnement repris en écho par la voix off. C’est vrai que 24 euros est un prix élevé pour un gâteau... sauf que voila : ce gâteau n’est pas vendu pour ses qualités nutritionnelles ni même pour satisfaire une gourmandise passagère, il est vendu afin de faire bénéficier au consommateur des bienfaits thérapeutiques du cannabis. Son prix est donc avant tout calculé en fonction de sa teneur en THC, dont la voix off nous a rappelé qu’elle était très élevée, et non des aliments qui le composent.

 

Mais ce n’est pas tout ! En plus de vendre des gâteaux à 24 euros, le patron le fait afin de faire du bénéfice et n’en a pas honte. Heureusement les caméras de M6 sont là pour capter un rictus au ralenti. Rictus à peine perceptible mais bien diabolique. Les émissions anxiogènes de cette même chaÎne sont sans nul doute produites grâce aux efforts conjoints de bénévoles et d’employés honteux de gagner leur vie. On imagine aisément Bernard de la Villardière demander à être payé au SMIC et se flagellant à la lecture de son bulletin de salaire.

 

Le dirigeant de Dixie est alors interrogé sur le cannabis médical.

 

« Les arguments sont bien rodés »

 

Le présentateur lui demande pour quelles pathologies ce gâteau peut-être consommé. Le chef d’entreprise rappelle à juste titre que le cannabis permet de traiter l’anxiété, l’insomnie, les douleurs chroniques et soulage les patients soignés par chimiothérapie. « Les Arguments sont bien rodés » nous explique alors avec mépris la voix off. Sauf qu’ils ne le sont pas.

 

Il est dit, plus tôt, que les journalistes sont entrés en contact avec un médecin qui prescrit de la marijuana. Pourquoi ne pas l’avoir interrogé sur le cannabis médical ? N’est-il pas mieux placé pour répondre qu’un dirigent d’une d’entreprise qui n’est même pas spécialisée dans ce domaine (elle fait aussi du récréatif) ?

 

Car les journalistes ne veulent justement pas que soit divulgué le discours « rodé ». Nous pouvons donc ici rappeler que le cannabis est légal à titre médical dans 23 États des États-Unis (et non 10 comme il est dit dans l’émission) mais aussi et entre autres en Israël, aux Pays-Bas et au Canada. Le cannabis est utilisé dans le traitement des glaucomes, de la sclérose en plaque (car c’est le meilleur antispasmodique connu à ce jour) et de l’épilepsie. Il est également utilisé afin de traiter le stress post traumatique chez les vétérans. Ses propriétés anti vomitives sont utilisées pour soulager les patients en chimiothérapie mais également les malades du Sida et d’Alzheimer. On pourrait aussi citer les études récentes qui tendent à démontrer que le cannabis détruit les cellules cancéreuses, rien que ça comme dirait nos amis de M6.

 

Mais si plein d’autres petits détails mériteraient d’être relevés. Ils ne valent pas la conclusion magistrale de Bernard de la Villardière.

 

« ...d’autant que l’on sait qu’en cas de légalisation... »

 

Il était difficile de réaliser un reportage à charge. Après 1h20 seules des mères de familles inquiètes des bonbons au cannabis semblent se plaindre. Mais Bernard de la Villardière doit conclure et on est à la télé française. Décryptons donc cette conclusion :

 

« L’un des tous premiers arguments des défenseurs de la légalisation du cannabis, c’est qu’il existe déjà une drogue dure, l’alcool. On en connaît les ravages. Faut-il en rajouter... ». Bernard de la Villardière semble sous entendre que le cannabis est une drogue dure, nous sommes donc bien à la télé française. Or le cannabis, contrairement aux drogues dures (héroïne, alcool, cocaïne) ne provoque ni dépendance (le café est plus additif) ni overdoses (sobrement appelé coma éthylique pour l’alcool) et n‘est pas mortelle. C’est donc pour ça que le cannabis est qualifié de drogue douce. Faut-il en rajouter s’interroge alors l’animateur ? Il ne s’agit pas d’en rajouter puisque la consommation de masse de cannabis est une réalité. Il s’agit d’arrêter de persécuter les consommateurs, de permettre aux adultes d’avoir légalement une alternative plus saine à l’alcool et de retirer une manne financière au crime organisé.

 

« d’autant que l’on sait qu’en cas de légalisation les premières victimes ce sont souvent les jeunes et les marginaux » Ah bon ? Comment le sait-on puisque pendant une 1h20 on nous a expliqué que c’était une nouveauté, une expérience inédite observée par le monde entier ? De quelle légalisation le présentateur parle-t-il ? Mystère...

 

« On peut parier qu’ils auront du mal à s’intégrer à une société qui par ailleurs cultive comme première valeur la performance » . Est-il plus facile de s’intégrer quand on est emprisonné pour s’être adonné à la cannabiculture ? Est-il plus facile de s’intégrer quand on a perdu permis de conduire et donc emploi car on a consommé trois jours avant de prendre le volant ? Est-il plus facile de s’intégrer quand on souffre d’épilepsie et que les prohibitionnistes staliniens vous privent du meilleur médicament connu ?

 

Ce reportage était donc exactement comme je m’y attendais mais quelques secondes avant la moraline finale de l’animateur un large sourire se répandait sur mon visage : la voie off rappelait que le 4 novembre 2014, soit cinq jours avant la diffusion d’Enquête Exclusive, l’Alaska, l’Oregon et Washington DC légalisaient à leur tour le cannabis récréatif. Il était même dit dans le reportage que leurs « habitants avaient voté pour ». Je ne regardais plus les reportages sur le cannabis car je pensais que les cannabinophobes qui les produisaient avaient gagné mais depuis mon voyage à Seattle je ne le pense plus. Et en attendant que la liberté et la justice l’emportent dans mon pays je me dis qu’observer une aurore boréale en Alaska tout en étant stone ne peut pas être une mauvaise idée.

 

George W. Kush




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