Le Monde Diplomatique - Un grand port aux mains d’un cartel

le 05/12/2014

par Ladan Cher, décembre 2014

 

« Bienvenue à Lázaro Cárdenas, un port sûr. » Impossible d’échapper aux panneaux placés aux portes de cette petite ville située dans le sud du Michoacán, un Etat de la côte ouest du Mexique. Mais le message formule moins une description qu’un espoir. Celui de voir la région affranchie de la menace qui la hante depuis des années : l’insécurité.

 

Entouré d’abondantes ressources en fer, le port ouvre aux marchandises locales diverses voies maritimes du Pacifique, notamment vers la Chine. La ville de Lázaro Cárdenas (du nom du président qui nationalisa le pétrole en 1938) dispose des plus importantes installations de la côte occidentale mexicaine, et divers projets d’expansion sont à l’étude. Depuis le début des années 2000, le port est tombé entre les mains des Chevaliers Templiers, un cartel qui sévit dans l’Etat du Michoacán. En novembre 2013, une opération conjointe de l’armée et de la police fédérale a tenté de les en chasser. Depuis, les autorités crient victoire ; les habitants de Lázaro Cárdenas se montrent plus prudents.

 

Le commerce de l’acier ne vient pas immédiatement à l’esprit lorsqu’on évoque les organisations criminelles. Pourtant, la « guerre contre la drogue » lancée par l’ancien président Felipe Calderón (2006-2012) (1) a contraint les cartels à diversifier leurs activités. Pendant des années, les Chevaliers Templiers avaient utilisé le port de Lázaro Cárdenas comme centre d’importation de produits chimiques chinois destinés à la production de méthamphétamine. La destruction d’une grande partie des laboratoires où ils fabriquaient la substance les a sensibilisés aux attraits du minerai de fer. Simple adaptation de leur business model, résume pour nous Carlos Torres, journaliste spécialiste de la criminalité : « Les Chevaliers Templiers connaissaient bien cette région ainsi que les mécanismes d’approvisionnement en fer, dont le processus est dans l’ensemble similaire à ce qu’ils avaient mis en place pour les produits chimiques. Or, dans ce domaine-là, le cartel disposait d’années d’expérience. »


La prise de contrôle du port n’a constitué que l’une des étapes de la stratégie des Chevaliers Templiers pour s’ancrer dans le secteur minier. Par un cocktail efficace d’intimidation, de diplomatie et de corruption, ils se sont ensuite assuré le soutien de fonctionnaires en mesure de couvrir chacune de leurs opérations, de l’extraction du minerai dans les montagnes entourant Lázaro Cárdenas jusqu’à son expédition par bateau, en passant par le transport entre les mines et l’embarcadère. Selon M. Salvador Jara Guerrero (Parti révolutionnaire institutionnel, PRI), le gouverneur actuel du Michoacán, près de la moitié des mines de cette région avaient basculé dans le giron des Chevaliers Templiers au moment de l’apogée de leur empire de l’acier, en 2013. Dans certains cas, les narcotrafiquants conduisaient eux-mêmes les opérations d’extraction. Au cours d’un entretien filmé avec la chaîne d’information britannique Channel 4, M. Servando Gómez Martínez, le dirigeant (désormais en fuite) du cartel, se vante d’avoir compté de nombreux clients chinois, qui revendaient le minerai mexicain dans leur pays (en s’octroyant au passage d’amples profits).

 

Non content de s’être emparé des mines et d’avoir mis en place des circuits de commercialisation réguliers, le cartel a infiltré tous les étages de l’appareil d’Etat local, de façon à obtenir les autorisations administratives nécessaires à son activité. Les tentacules de son réseau s’étendaient des douanes au bureau de l’ancien maire de Lázaro Cárdenas, M. Arquimides Oseguera, lequel a été arrêté pour son implication dans divers cas d’enlèvement et de chantage en avril dernier. « Le système des pots-de-vin fonctionnait d’autant mieux que chacun comprenait les termes de la proposition : accepter l’argent et collaborer, ou mourir », nous explique un fonctionnaire du port. La célèbre « offre qu’on ne peut pas refuser » du film Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972).

 

Les Chevaliers Templiers prospéraient sous les yeux des forces de l’ordre locales, qui ont vu leurs efforts pour contenir le problème se fracasser sur le granit de l’organisation du cartel : « La police s’attaquait aux camions du cartel avec des armes à feu, mais cela ne résolvait pas le problème à sa source », analyse Torres, suggérant que la multiplication des bains de sang n’entamait pas le pouvoir des gangs, ni leur proximité avec le pouvoir politique. « Même la police n’était pas fiable », nous confie le gouverneur Jara Guerrero. Selon lui, la corruption au sommet avait rendu les autorités locales parfaitement impuissantes : « Une opération militaire était la seule solution. »

Elle est organisée le 4 novembre 2013. En l’espace de quelques jours, l’armée de terre, la marine et la police fédérale évincent l’ensemble des autorités portuaires et suspendent toutes les activités minières de la région. Depuis, le port se trouve sous contrôle militaire : « Nous avons sécurisé un environnement dans lequel le commerce légal peut reprendre sans subir les menaces du crime organisé », se félicite M. Jorge Luis Cruz Ballado, un ancien général à la tête des opérations. M. Silvestre Sandoval, qui travaille dans le port depuis une dizaine d’années, approuve : « Désormais, les gens recommencent à sortir dans la rue, la nuit. Ils restent dans les bars jusque tard le soir. »

De nombreux habitants estiment toutefois que le gouvernement exagère les progrès. Les Chevaliers Templiers n’auraient pas disparu, ils attendraient patiemment le départ de l’armée. M. Pedro Tapia tient un magasin de vélos depuis plus de cinquante ans. Selon lui, la nouvelle « sécurité » de la ville ne serait qu’illusoire : « Malheureusement, les cartels ne disparaissent pas si facilement. Sécuriser le port ne suffit pas à éradiquer la corruption. Si le gouvernement n’investit pas également dans les programmes sociaux, alors le cartel va revenir dès que l’armée aura le dos tourné. » Lutter contre l’insécurité physique impliquerait de se battre également contre l’insécurité sociale ? Le raisonnement ne semble pas avoir convaincu les autorités.

 

Pour les Chevaliers Templiers, s’intéresser aux mines s’est avéré une opération lucrative. Sous leur égide, les exportations vers la Chine ont explosé, passant d’un million et demi à quatre millions de tonnes entre 2012 et 2013 (un progrès ironiquement en phase avec la promesse du président Enrique Peña Nieto de réduire le déséquilibre de la balance commerciale entre les deux pays).

Faut-il pour autant saluer ce coup de pouce à la croissance ? Le cartel y serait tout à fait favorable. Leur chef Gómez, qui se présente comme un Robin des Bois, se vit davantage comme un bienfaiteur que comme un meurtrier. Celui qu’on surnomme aussi « la Tuta » (« le Professeur ») parcourt les villages en serrant la main des citoyens et en distribuant de l’argent. Il apparaît dans plusieurs vidéos semblables à des spots de campagne politique, destinées à promouvoir l’action des Chevaliers Templiers. En août 2013, par exemple, il s’exprime dans un film de trente minutes tourné dans une forêt. Entouré d’hommes armés et encagoulés, l’homme plaide : « Les Chevaliers Templiers sont un mal nécessaire. Certes, nous commettons des actes illicites, mais nous respectons les gens qui travaillent dur [et nous sommes là pour] veiller aux intérêts des habitants du Michoacán. »


A travers son arrivée dans le secteur légal de l’exploitation minière, le cartel a souhaité renforcer son image de bon père de famille. N’était-il pas parvenu à faire décoller l’activité économique, là où le gouvernement mexicain avait échoué avec ses méthodes commerciales « traditionnelles » ? Dans son entretien avec la chaîne britannique Channel 4 (2), M. Gómez mettait en avant sa flotte et son portefeuille de clients étrangers pour se présenter non pas comme un criminel, mais comme un homme d’affaires habile…

« Ils ont gagné beaucoup d’argent et engendré une certaine forme de développement économique dans la région du Michoacán en créant des emplois dans le secteur minier », concède Carlos Vilalta, criminologue au Centre de recherches et d’enseignement économiques (Centro de Investigación y Docencia Económicas). Avant de préciser : « Mais, pour prospérer, les cartels doivent enfreindre des lois et corrompre les pouvoirs publics. A la longue, ce système s’avère autodestructeur. Le cartel est à la fois un prédateur et un parasite qui finit par saper l’Etat » .


Un Etat désormais largement incapable de jouer son rôle dans la lutte contre les commerces illicites. D’autres se proposent de le remplacer. Dans sa vidéo d’août 2013, « la Tuta » justifie l’action de son cartel : « Quelqu’un doit bien s’occuper de réglementer le commerce de la drogue. »


Ladan Cher

Journaliste.

(1) Lire Jean-François Boyer, « Mexico recule devant les cartels », Le Monde diplomatique, juillet 2012.

(2) Guillermo Galdos, « Knights Templar link to Mexico iron ore arrests », Channel 4, Londres, 7 mars 2014.




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