Médiapart - La cocaïne est le « pétrole blanc » du capitalisme, selon Roberto Saviano

le 02/11/2014

L’auteur de Gomorra se plonge dans l’économie dela cocaïne. Peu d’informations inédites, beaucoupde mise en scène, trop d’effets de style, mais undessin d’ensemble saisissant et une thèse sous-jacentetroublante : la dépendance entre les circuits de la cokeet le système économique

 

Extra pure, le nouveau livre du journaliste RobertoSaviano, menacé par la Camorra depuis qu’il a publiéle best-seller Gomorra, est dédié à tous les carabiniersqui ont assuré sa protection rapprochée et « aux trente-huit mille heures passées ensemble et à celles quiviendront ». Peu de chances en effet que Saviano seréconcilie avec ses ennemis, en emmenant le lecteurdans ce « voyage dans l’économie de la cocaïne »

 

Pour l’occasion, la vénérable maison d’édition qu’estGallimard n’a pas hésité à sortir une couverture digned’un tabloïd, bien adaptée aux tournures emphatiquesde l’auteur et aux effets de manche d’une écriturequi se regarde déployer les contours d’un objetsulfureux. Mais il serait dommage de rechigner devantle ton parfois sensationnaliste et pompeux de Saviano,comme face à son équilibre parfois confus entre « styleet vérité ».

 

D’une part, parce que le « voyage » qu’ilpropose demeure saisissant, moins par le nombred’informations inédites qu’il livrerait que par le dessind’ensemble qu’il forme. Et de l’autre, parce quela thèse qu’il soulève, nouant capitalisme financierpost-2008 et essor de la cocaïne, est dérangeante

 

À travers des parcours d’individus et une vraiepuissance d’incarnation, Roberto Saviano nousemmène dans un Gomorra à l’échelle mondiale, mêmesi sa situation personnelle le contraint à s’approcher moins près des mafias elles-mêmes, et à travaillerdavantage avec les rapports et les confidences despolices, que dans son précédent livre.


Dans ce livre, on voit donc comment la mafia italienneexporte son savoir-faire en Russie ou au Mexique.On redécouvre l’histoire de Kiki Camarena, agent dela DEA (Drug Enforcement Administration) infiltréau cœur du narcotrafic mexicain, finalement repéré ettorturé de telle manière que « les juges ont perdu lesommeil pendant des semaines après avoir écouté lescassettes » que ses ravisseurs enregistrèrent. On passepar Ciudad Juarez, devenue la ville la plus dangereusedu monde, avec près de 2000 homicides par an. Onvoit le basuco, la drogue des taulards constituée àpartir des restes de l’extraction de cocaïne et produiteau moyen de substances chimiques toxiques pourl’homme, pénétrer les prisons à l’aide de pigeons voyageurs.

 

On croise des dealers de rue qui gagnent 4000 eurospar mois, des dealers de la bourgeoisie qui en gagnent30 000 et des brokers de coke qui en gagnent plusieursmillions. On assiste à des centaines de meurtres,parfois opérés avec un calibre 7.65 et un fusil à canonscié, « qui ne sert pas à tuer, car les billes de plombse contentent de déchirer les tissus, c’est une marquede mépris ».

 

On s’assoit à la table d’un restaurant de la Citylondonienne, « où la vente et la consommation decocaïne sont devenues endémiques », où l’on peutcommander un vin qui n’est pas sur la liste, en réalitéun code, parce que « le vin qui n’est pas sur laliste correspond à un gramme de cocaïne » que l’onpeut faire passer en notes de frais. On mesure la violence de « la guerre pour la poudre blanche, unemarchandise qui rapporte tellement d’argent qu’elleest plus dangereuse que les puits de pétrole ».

On circule d’un port à l’autre, puisque 60% de lacocaïne saisie ces dix dernières années l’a été enmer ou dans les ports. Ou le long de la frontièrequi sépare le Mexique des États-Unis et demeure unepassoire « malgré les 500 kilomètres de grillage, leshélicoptères et les systèmes à infrarouge ». En effet,les trafiquants font voler de nuit des deltaplanes peintsen noir, utilisent, sur tous les avions de ligne, des« mulets » au ventre rempli d’« ovules » plus résistantsque les préservatifs qui sont « déjà de la préhistoire »,mais aussi quantité de sous-marins dont « personne nesait combien d’entre eux ont sombré dans les abyssesavec leur chargement et une poignée de marins sud-américains ».

On assiste à la circulation de la coke aux quatre coinsdu monde « en compagnie d’ananas en boîte, dans desconserves de lait de coco, parmi cinq tonnes de pétroleen barils et deux tonnes de pulpe de fruits surgelés,imbibant des vêtements, des tissus d’ameublement, deslots de jeans et les diplômes d’une école de plongée ».Mais aussi dans des calamars, des livres pour enfants,les carcasses d’une vingtaine de requins, des prothèsesmammaires et fessières, et même l’aide médicale pourdes régions frappées par des tremblements de terre...Une inventivité qui ne risque pas de décliner puisque,face aux progrès des moyens de repérage, « la nouvellemutation est déjà là, c’est la cocaïne liquide », qui peutse dissimuler absolument partout.

 

On repère ainsi une nouvelle géopolitique danslaquelle il existe une bourse officieuse où se fixentles cours sur le marché de la cocaïne, et qui s’estdéplacée d’Amsterdam à Madrid ces dernières années.Dans ce monde où la concurrence pour le marché

européen se fait entre Calabrais et Mexicains s’estformée une véritable autoroute maritime et aérienneentre l’Amérique du Sud et l’Afrique, surnomméel’A10, du nom du parallèle sur lequel elle passe...

 

Même si Roberto Saviano ne suit guère les nouvellesroutes du Sahel, il nous décrit aussi une Afrique« devenue blanche ». L’Afrique est pour lui « unhangar au service d’une Europe de plus en plus accroà la poudre blanche ». Notamment en Guinée-Bissau,« État sans État » avec « au large un archipel de88 îles où l’on peut faire atterrir de petits avionsremplis de drogue ». Ou encore au Mali, dans ce désertoù s’est posé un Boeing 727-200 sur une piste defortune en plein désert. « Devant la carcasse en feu,les enquêteurs ont tous pensé la même chose : si lesnarcos peuvent se permettre de se débarrasser d’unmoyen de transport dont la valeur se situe entre 500000 et un million de dollars, quelle quantité de cocaïneont-ils réussi à faire passer ? » Pour Saviano, « lemonde et ses équilibres de pouvoir ont changé grâceau trafic de cocaïne ».

 

On apprend aussi que des narcos offrent unerécompense de 10 000 dollars pour la tête d’Agata,une chienne particulièrement habile à flairer la poudreblanche, et que « la marchandise la plus secrète nepeut se passer de logo elle non plus ». Ainsi, « les painsde cocaïne sont marqués afin d’en certifier l’origine »,avec une femme, un scorpion, la virgule Nike, le Sde Superman, le cheval cabré de Ferrari prisé parles Zetas mexicains, le cerf de John Deere préférépar le cartel du Golfe, mais aussi la figure d’HelloKitty, « l’héroïne japonaise adorée des petites filles dumonde entier »...

 

Coke et capitalisme


Ces logos empruntés par les trafiquants de cocaïneaux grandes marques du capitalisme mondialiséconstituent la marque visible de la thèse sous-jacente de Saviano : la dépendance réciproque entre l’essor des circuits de la cocaïne et les logiques de l’économie officielle du début du XXI siècle.

Cette idée est sans cesse présente dans le livre, parfoisde façon convaincante, parfois moins, notammentlorsqu’il ne sépare pas l’analyse de la métaphore, parexemple lorsqu’il désigne El Chapo, l’un des pluscélèbres narcotrafiquants, comme le « Steve Jobs dela cocaïne ». Si l’on déplie toutefois les argumentssur lesquels Saviano se fonde pour faire de l’économiede la coke à la fois l’emblème et le carburant ducapitalisme néolibéral financiarisé des années 2000 et2010, on en repère trois principaux.

 

D’abord, la cocaïne serait à la fois l’emblème et lapointe avancée d’un capitalisme qui a fait de la rapiditéde la circulation du capital et d’un taux maximal deretour sur investissement sa seule matrice, quel qu’ensoit le coût humain. « Plus le monde accélère, plusil y a de coke », écrit-il, en faisant une intéressantecomparaison : « En investissant 1000 euros en actionsApple début 2012, on avait 1670 euros dix mois plustard. Pas mal. Mais ceux qui ont investi mille euros encocaïne au même moment en avaient, eux, 182 000 :cent fois plus qu’en acquérant les actions les plusperformantes du moment. »


« Il n’est nul marché au monde qui rapporte plus quecelui de la coke », assène-t-il. D’autant que le degré depureté de la coke ne cesse de baisser, en augmentantd’autant les profits des trafiquants qui ne cessent de lacouper. Selon le World Drug Report, de 2006 à 2010,la coke saisie aux États-Unis est passée d’un degré depureté de 85% à 76%. Quant à la poudre vendue dansla rue, elle ne contient parfois guère plus que 5% decoke.

Ensuite, la démocratisation de l’usage de la cocaïneserait une réponse à l’accélération des rythmes de vieet au durcissement des conditions de travail. Avec lacoke, « la paix et la force cohabitent en toi dans unéquilibre total », écrit l’auteur. Et tout semble plus

facile, même si « la vie en plus qu’on semble t’avoirofferte, tu la paieras avec des intérêts dignes de l’usure».

 

Le livre de Saviano commence par cette phrase :« la coke, quelqu’un autour de toi en prend »,et se prolonge par une longue liste allant de «l’infirmière qui change le cathéter de ton grand-père :avec la coke, tout lui semble plus léger, même lesnuits », aux « extras qui serviront au mariage samediprochain, s’ils ne sniffaient pas, ils n’auraient pasassez d’énergie dans les jambes pour tenir toutes cesheures », en passant par « ce notaire chez qui tuespères ne plus jamais devoir retourner et qui prendde la coke afin d’oublier les pensions alimentairesqu’il verse à ses ex-épouses », ou bien encore « lechauffeur de taxi qui peste contre la circulation avantde retrouver sa bonne humeur ».

 

En effet, rappelle Saviano, « si, jusqu’en 2000, saconsommation se limitait aux catégories privilégiéesde la population, à présent elle s’est démocratisée ».Un gramme de coke coûte environ 60 euros dans lesrues de Paris, contre cent il y a 15 ans. Au Royaume-Uni, le nombre de consommateurs a été multipliépar quatre en dix ans. En France, l’Office central derépression du trafic illicite des stupéfiants estime queleur nombre a doublé entre 2002 et 2006.

 

Enfin, la cocaïne aurait joué un rôle central dans lacrise financière de 2008 et ses suites. Moins parceque certains, tels le professeur David Nutt, spécialistedes drogues et ancien conseiller du gouvernement deGordon Brown, jugent que les banquiers et tradersont été amenés à prendre des risques irrationnels sousl’effet de la cocaïne qui leur procurait un excès deconfiance, que parce que l’argent de la criminalitéliée à la cocaïne a permis d’injecter des liquiditésconsidérables dans une économie sinistrée, et s’estoffert le luxe d’un gigantesque blanchiment au nomdu sauvetage de quelques vénérables banques. « Lacocaïne est la réponse universelle au besoin deliquidités », écrit l’auteur.


Roberto Saviano revient ainsi sur la déclaration chocd’Antonio Maria Costa, fin 2009, alors directeur del’Office des Nations unies contre la drogue et lecrime, expliquant que les profits des organisationscriminelles ont été les seules liquidités investies danscertaines banques pour leur permettre d’éviter lafaillite. Il avançait alors le chiffre astronomique de352 milliards de dollars d’argent sale, blanchi par desbanques.

 

Pour Saviano, « les centres du pouvoir financiermondial se sont maintenus à flot grâce à l’argent dela coke », en utilisant tous les outils d’un capitalismefinanciarisé qui a fait de la circulation accélérée descapitaux la principale de ses activités, au point quela chef de la section blanchiment au département dela justice américaine a pu affirmer en 2012 que « lesbanques américaines servent à recevoir de grossesquantités de fonds illégaux cachés parmi les milliardsde dollars qui sont transférés chaque jour d’unebanque à l’autre ».

 

Saviano examine en particulier l’histoire stupéfiantede la Wachovia Bank, déjà racontée dans une enquêtede The Observer et servant de toile de fond au dernierroman de John Le Carré, qui a blanchi des centaines demilliers de dollars issus du narcotrafic. Pour Saviano,si l’on néglige la puissance de feu et de liquidité del’économie de la cocaïne, et « si l’on ignore le pouvoircriminel des cartels, tous les commentaires sur lacrise et toutes les analyses paraissent reposer sur unmalentendu ».

 

En effet, selon lui, la crise économique, la financephagocytée par les produits dérivés et les capitauxtoxiques et le dérèglement des Bourses « détruisentles démocraties, ils détruisent le travail et l’espoir,ils détruisent le crédit et détruisent des vies. Mais ceque la crise ne détruit pas, ce qu’elle renforce au contraire, ce sont les économies criminelles ». Parceque « la cocaïne est une valeur refuge. La cocaïneest un bien anticyclique. (...) De nombreux endroitsau monde vivent sans hôpitaux, sans Internet ni eaucourante. Mais pas sans coke. (...) La cocaïne est ledernier bien qui permette l’accumulation primitive ducapital ».

 

Saviano va-t-il trop loin quand il affirme que « ceque nous vivons aujourd’hui, l’économie qui pilote nosexistences et nos choix, dépend bien plus de ce quedécidèrent et firent Félix Gallardo El Padrino et PabloEscobar El Magico dans les années quatre-vingt quedes orientations prises par Reagan et Gorbatchev » ?

 

Ce voyage dans l’économie de la cocaïne ne convaincpas toujours que « le pétrole est le carburant desmoteurs, la coke celui des corps ». Notamment parceque Saviano semble tellement accro à son objet qu’illui donne une valeur explicative pour tout ce qu’ilregarde. Mais le lecteur a malgré cela l’impression depénétrer un continent caché, et peut alors partager leconstat désabusé du journaliste livrant lui-même sesdoutes. « J’ai rempli du sang de Naples les oreilles dela moitié du monde, mais à Scampia rien n’a changé »,écrit-il, en constatant que les articles qu’il persiste « àconsacrer au sang versé sur les places de coke glissentde plus en plus bas sur la page d’accueil du site dujournal ».

Ce qu’il faut alors retenir du livre de Saviano, en dépitdes limites de ce travail, c’est peut-être sa conclusion,qui fait écho à l’échec flagrant des politiques de« guerre à la drogue » lancée dans les années 1980 :« Je suis certain que la légalisation pourrait bel et

bien être la solution. Car elle frappe là où la cocaïnetrouve un terreau fertile, dans la loi de l’offre et dela demande. En étouffant la demande, tout ce quise trouve en amont se fanerait telle une fleur privéed’eau. Est-ce une hérésie ? Un fantasme ? Le délired’un monstre ? Peut-être. Ou peut-être que non. »


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